Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

La sortie d’un nouveau roman de Paul Cleave est toujours un évènement. L’imagination très fertile de l’écrivain n’est plus à démontrer. Ici encore, il surprend par l’originalité de son récit et sa propension à emprunter un chemin différent de celui attendu. Si ce roman était destiné à un jeune public, l’écriture a emporté l’auteur vers d’autres desseins, l’œuvre ayant largement dépassé les velléités de son créateur. Joshua 16 ans est aveugle de naissance. Lors du décès brutal de son père adoptif, celui-ci lui lègue… ses yeux. Après des années de nuit profonde, Joshua découvre le monde en couleurs. Pourtant, très vite, des rêves très étranges, violents, anxiogènes viennent hanter ses nuits. Il commence à voir des choses qu’il n’a pas vécues, des évènements passés qui défilent dans les yeux… de son père. 

J’avais une idée très précise du déroulement du roman après la lecture d’un bon quart. J’appréhendais énormément que Paul Cleave prenne la direction facile d’un scénario que je redoutais et qui m’aurait clairement laissée sur une impression de déjà-vu sans que je puisse me souvenir avec précision où. C’était sans compter sur le grain de folie de l’écrivain qui déjoue avec perspicacité tous les pièges de la facilité en s’engageant sur un terrain beaucoup plus marécageux qu’escompté : la mémoire cellulaire à travers la greffe d’organe. Ici, la transplantation des yeux génère un questionnement légitime : «Ce sont les fenêtres de l’âme, les lentilles qui perçoivent le monde. S’il doit y avoir un organe qui engendre la mémoire cellulaire, il est logique que ce soient eux.» Métaphoriquement, Paul Cleave réussit parfaitement le transfert de la nuit du non-voyant, à une nuit avec vue intégrale, mais ceinte de visions d’horreur. Cet acte de générosité du père vers le fils constitue également le début d’une nouvelle forme de relation, voir à travers les yeux de l’autre, et d’une certaine façon, ressentir ce qu’il a ressenti, être qui il a été. J’ai trouvé cette idée de base réellement fascinante et l’écrivain jongle habilement avec les conséquences de ce « cadeau ».

Enfin, outre l’intrigue, excellente, sur laquelle je ne m’étendrais pas, Paul Cleave questionne l’aspect manichéen du don d’organe. «Il y a plus de gens qui ont besoin d’organes que de personnes prêtes à en donner, et en plus il faut être compatible.»Comment réguler cette loi de l’offre et de la demande sans passer par la voie légale ? Peut-on organiser des actions moralement répréhensibles dans le seul but d’offrir à des malades en attente de greffe, les organes tant attendus ? Et ces organes, peuvent-ils influencer de quelque manière que ce soit les réactions futures des receveurs ? Si l’on part du postulat que la mémoire cellulaire existe bel et bien, peut-on imaginer que dès la réception de l’organe «c’était comme si quelqu’un avait actionné un interrupteur.», ouvert une porte d’entrée vers un autre moi, qui ne serait pas moi, mais une partie d’un étranger ? Palpitant !

Vous l’aurez compris, l’auteur de « Intuitions » suit un chemin escarpé et audacieux, sans jamais tomber dans la facilité de lieux communs, tout en offrant à son lectorat de vraies réflexions à mener. Dans la mort, toute personne peut aider son prochain, que sa vie ait été louable ou condamnable. Reste à savoir si la justice des hommes prévaut sur la nécessité du don, et où l’on place le curseur du « moralement répréhensible ». Heureusement, il ne s’agit ici que d’une fiction, un simple roman noir destiné à divertir un public avide de sensations fortes. Nous sommes très loin de la « vraie vie ». Ou pas ? Allez savoir…

7 réflexions sur “INTUITIONS, Paul Cleave – Sonatine, sortie le 5 novembre 2020.

  1. belette2911 dit :

    Je suis contente d’apprendre qu’il ne suit pas la voie de la facilité ! Cela aurait été trop simple. Bon, je l’ajoute à ma pile à lire 😉

  2. Yvan dit :

    Tu vois qu’on est d’accord, encore et toujours

    1. Aude Bouquine dit :

      Pourvu que ça dure 😉

  3. Déjà tentée par Yvan, tu confirmes.

  4. Belledenuit dit :

    Excellente chronique. Je ne voulais pas me laisser tenter mais là… ca va être dur 😄

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