Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Je démarre la rédaction de cette chronique alors que je n’ai pas encore terminé le roman. C’est la première fois que cela m’arrive. Je veux être absolument sûre de rester dans l’émotion pure ressentie à la lecture de « J’irai tuer pour vous ». Henri Loevenbruck est un conteur de génie. Il fait partie de ces écrivains rares capables de vous embarquer dans n’importe quel siècle, dans n’importe quelle histoire en vous accrochant dès les premières lignes. Après l’exceptionnel « Nous rêvions juste de liberté » et le premier tome d’une saga historique « Le loup des cordeliers » qui se déroule dans les années 1700 aux prémices de la Révolution française, le voilà maintenant qui nous entraîne dans les années 80, en France, sous Mitterrand, et les attentats qui ont alors frappé le sol français. Dit comme cela, ça peut paraître rebutant… C’est sans compter sur la virtuosité de l’écrivain qui insère dans son histoire un personnage phare : Marc Masson, un homme qui a pourtant les initiales du bonheur.

Marc Masson est un déserteur de l’armée française, exilé en Amérique du Sud, rattrapé par la France, puis recruté comme agent externe par la DGSE. Mû par une volonté farouche de « servir à quelque chose », et ayant « une forte allergie à l’injustice », il devient un agent français clandestin « Je n’ai pas de nom, je ne suis personne. Je suis un fantôme de la République. » L’idée de servir son pays balaie tout désir de privilégier son propre confort, sa personne ou même les êtres qui traversent sa vie. « Il était au service du peuple français, et cette idée avait pour lui une valeur qui dépassait tout, à commencer par son intérêt personnel. » Un personnage qui n’est pas aussi fictif qu’il y paraît. Henri Loevenbruck a pu longuement s’entretenir avec un agent bien réel lui, et retranscrire son histoire personnelle, qu’on ne peut appréhender qu’au travers de l’Histoire. Si l’auteur a choisi de brouiller un peu les pistes en plaçant son intrigue dans les années 80, les attentats terroristes, la prise des otages dont nous nous souvenons tous avoir vu les visages défiler au journal de 20 heures accompagnés du décompte de leurs jours de captivités, les luttes de pouvoir intestines durant la cohabitation, c’est incontestablement pour protéger son indic.

Il n’empêche que le mantra de Marc Masson « Faire ce qui est juste. Au fond, il ne trouvait pas sa devise personnelle très éloignée de celle de la DGSE, partout où nécessité fait loi. » guidera toute sa vie. Le récit est entrecoupé de moments de celle-ci, de certaines de ses missions, de palabres politiciennes, de décisions politiques inhumaines, du temps passé par les otages dans leurs cachots, mais aussi des carnets de Marc Masson régulièrement écrits lors d’un événement dont je ne parlerai pas. C’est cela que je voudrai mettre en lumière ici, car, ces carnets touchent au cœur de la personnalité et de la vision du monde de Marc, comme ils vont toucher la nôtre. L’essence même de Marc Masson peuple ses pages où il dit tout, sans fard, et où le lecteur peut appréhender sa vérité. La conscience qu’il a de lui-même, des autres et de son propre rôle au sein de la société, ramène l’Homme à une forme de nudité, charnelle et spirituelle. Dépouillé de tous ses artifices, du confort, et des choses matérielles, Marc Masson devient la quintessence d’une idée de l’être humain. « (…) et les plus belles victoires sont celles que l’on remporte contre un ennemi que l’on n’imaginait pas à sa portée : soi-même. » Être seul, c’est atteindre une forme pure et philosophique de la liberté, liberté qui n’est pas mise en danger par la présence de l’autre. « La solitude ne m’a jamais dérangé. Elle est un reposant exil où s’extraire des regards, et il faut souvent être seul pour être vraiment libre, ou au moins pour penser librement. » Cet homme brille par la justesse de ses propos même si ses missions demandent une annihilation totale de ses émotions lors de leur exécution. Et pourtant, que cet homme m’a touchée dans ses pensées et ses propos, sensibilité exacerbée à la parole donnée, au savoir être, à la droiture, une loyauté sans faille, une fidélité absolue, une moralité que je ressens de moins en moins, aujourd’hui, en 2020, et qui j’avoue, me manque éperdument.

On retrouve chez Loevenbruck des thématiques phares. Le besoin de liberté (« La liberté ne s’achète pas. Elle se vole. Et je ne laisserais personne d’autre subvenir à mes besoins que la terre elle-même. »), l’amitié omniprésente même si elle n’est pas toujours abordée sous le même prisme au fil de ses romans (« Avoir un ami, c’est accepter de s’aimer soi-même. Je n’ai pas cette prétention. (…) En amitié, ce qui n’est pas donné est perdu. Cela a toujours été mon exigence. »), la lecture qui ébranle et fait méditer (« On dit que la lecture est un plaisir solitaire, mais celui qui ne lit pas est bien plus seul encore. Il lui manque le monde entier. » – « Par les temps qui courent, la librairie, c’est presque de l’humanitaire. »), la nécessité du pardon (« Le pardon est la plus noble des vengeances. Épargne-toi les tourments de la haine. ») et la dignité, noble, amenée comme la plus belle des vertus (« Ne laisse jamais personne t’enlever ta dignité, et surtout pas toi-même. (…) Et reste digne, toujours. »)

Autour de Marc Masson, l’auteur nous fait revenir vers un temps où j’avais personnellement 12 ans. Le travail de recherche, remarquable, assoit l’histoire du personnage principal. Si l’on y apprend énormément de choses sur la politique politicienne et les intérêts personnels, les secrets de la république, la laideur du genre humain, Marc Masson lui, transcende ces pages. Cela malgré ses missions, malgré les ordres de tuer. La magie presque impossible à créer apparaît sous la plume d’un écrivain qui, au rythme des mots de Romain Gary et de Lorenzaccio de Musset, déroule une empathie exceptionnelle pour Marc Masson, qui prend toute la place.

Henri Loevenbruck est un être singulier. Je crois deviner cette soif inextinguible de liberté, cette exigence absolue de la parole donnée, l’importance qu’il accorde à l’amitié dans tous ses livres. Ces romans sont toujours basés sur l’homme, qu’il place dans une époque particulière. Et pourtant, malgré les changements d’époque, les valeurs de fond demeurent toujours présentes. Alors, je me demande comment il voit l’homme d’aujourd’hui, avec ses yeux à lui, imprégné des valeurs qui semblent être les siennes…. et que pense-t-il de cette phrase qu’il a lui-même écrite « La révolution, c’est accepter de faire face à l’impossible. Mais c’est aussi d’accepter de se salir les mains. Les révolutions propres, ça n’existe pas. » 

En tout cas, les valeurs qui sont les siennes nourrissent profondément les miennes.

 

PS: Le livre a été terminé pour écrire cette chronique, précision indispensable.

LE LOUP DES CORDELIERS, Henri Loevenbruck – XO éditions, sortie le 24 octobre 2019.

NOUS RÊVIONS JUSTE DE LIBERTÉ, Henri Loevenbruck – Le livre de poche, sortie le 29 mars 2017

5 réflexions sur “J’IRAI TUER POUR VOUS, Henri Loevenbruck – Flammarion

  1. Il m’a vrillé le cœur ce livre et cette fin que je tairai car tu ne l’as pas fini.
    Pour raisons personnelles il est de loin mon préféré et je sais qu’il me touchera encore quand je le relirai.

    1. Aude Bouquine dit :

      Si je l’ai fini ;-), sinon je n’aurai pas sorti la chronique. La fin est…. comme d’habitude avec Loevenbruck !

  2. Yvan dit :

    Les mots que tu mets en avant, résument bien les valeurs de cet incroyable auteur caméléon

  3. Ce genre de chronique qui fait que tu te félicites d’avoir ce livre dans ta PAL !

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