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PERSONA, Maxime Girardeau – Mazarine, sortie le 12 février 2020.

Un tueur un peu particulier sévit dans la capitale : si la torture est son mantra, la sentence finale n’est pas la mort, trop douce à ses yeux. Il préfère laisser ses victimes vivantes, sévèrement amputées, enfermées en elles-mêmes par une lobotomie. Franck Sommerset, commissaire à la crime est chargé de l’enquête. Très vite, ses investigations l’amènent à entrer dans le monde des GAFAM, ces géants d’internet qui maîtrisent nos vies en créant des besoins dont nous n’avions même pas conscience. En plongeant dans l’enquête de Franck, le lecteur devient lui aussi le témoin privilégié des arcanes obscurs de ce monde fait de manipulations et de comportements clandestins.

Maxime Girardeau a choisi un sujet fort intéressant pour une belle entrée dans le monde du thriller français : évoquer le monde nébuleux des GAFAM en fournissant ainsi quelques clés pour en comprendre les rouages sans nécessairement donner à son lecteur une réelle envie d’y mettre les pieds. Si les conditions de travail peuvent faire rêver, si les slogans d’appel sont attractifs, la réalité semble très différente du rêve vendu. J’ai été sensiblement frappée par cette atmosphère glaciale omniprésente dès les premières pages. Cela a rendu impossible le moindre attachement aux personnages. Dans un récit très linéaire, quasi chirurgical, le cœur du lecteur finit par s’engourdir, son esprit se réfrigère, ses émotions deviennent hermétiques. Les GAFAM sont présentés comme froids, incapables de ressentir la moindre empathie, calfeutrés derrière un sens aigu des affaires et de l’argent, friands de mots qui renvoient à des concepts, d’acronymes, de réactions préfabriquées. La lectrice que je suis a donc eu toutes les peines du monde à entrer dans ce récit, tant le froid polaire qui se dégageait à chaque page me saisissait, m’empêchant de ressentir toute forme d’émotions. Ainsi Kahl Doe est le personnage emblématique des GAFAM. Il est pupille de la nation et même son nom de famille démontre qu’il n’est le fils de personne. (Aux États-Unis, un cadavre non identifié est de fait appelé Doe) Ce personnage, mené à mal par la vie, que l’on prendrait volontiers en pitié à l’évocation de ses jeunes années, devient profondément haïssable de par le métier qu’il exerce. Il n’est pas froid, il souffle le froid. À son évocation, le style volontairement dénué de toute fioriture accentue cette impression d’âme gelée, à qui tout est dû, requin sillonnant le monde du marketing pour briller et expliquer comment il en est devenu l’une des personnes les plus influentes. « Il usait du pouvoir de faire et défaire les rois des agences médias, de pousser ou détruire les start-up du digital, d’accompagner ou d’annihiler la carrière de ses collaborateurs. Khan était un empereur à l’insatiable besoin de revanche sur un monde qu’il avait conquis dans la souffrance. »

 J’ai frôlé l’abandon, je l’avoue… jusqu’à ce que je comprenne que cette atmosphère aride, ces personnages granitiques ne pouvaient être que le reflet de la volonté de l’auteur de nous faire toucher du doigt un monde dont on parle quotidiennement sans le connaître véritablement. En effet, Maxime Girardeau a travaillé dix ans dans ce milieu, il en connaît donc un rayon.

Passée cette première difficulté, le lecteur peu alors ouvrir son esprit pour absorber d’autres théories inhérentes au marketing et prendre conscience d’une certaine forme de pouvoir prise par ces entreprises. « Les persona en marketing matérialisaient des personnages imaginaires, représentatifs d’une cible précise. Elles servaient à décrire leur personnalité, leurs habitudes de vie et de consommation… » L’auteur développera avec pragmatisme cette thématique de la persona, en citant Jung par exemple, et en accentuant son propos sur la notion de masque social que nous portons tous. Une trame de fond qui interroge et contribue à analyser ses propres habitudes de consommation. Éminemment intéressant, encore plus lorsque l’auteur plante les graines d’une future controverse : une confusion, puis une fusion entre masque social et moi profond.

Cependant, il ne faut pas oublier que vous sommes ici dans un thriller, et dans un thriller sociétal engagé. Évidemment, l’imagination de l’auteur apporte quelques jolies terreurs dans la description des scènes de tortures et des corps mutilés des victimes. La perversité des meurtres ne semble avoir aucune limite. L’idée d’enfermer les victimes dans la prison de leurs corps est tout à fait glaçante. J’ai particulièrement aimé le fait que Maxime Girardeau pose son récit dans un climat socialement et politiquement angoissant « L’arrivée de Trump à la tête des États-Unis provoquait un électrochoc pour les démocraties européennes, un réveil à coups de seaux d’eau glacée après une soirée beaucoup trop arrosée. Il était donc possible pour une démocratie stable d’élire un ploutocrate, raciste et sexiste, pour défendre le droit des cols blancs déclassés. La violence d’un illettré pour répondre à des peurs irrationnelles, un cocktail explosif qui rappelait les années trente. » Vous trouverez des questionnements politiques intéressants qui font de « Persona » un roman profondément ancré dans une époque assez nauséabonde. Enfin, je terminerai avec cette cogitation intéressante développée par endroits  : les crimes commis sont-ils plus « admissibles » quand ils touchent des personnalités sadiques et inhumaines ? À méditer…

Ce premier roman est prometteur par les sujets qu’il développe, les thématiques qu’il aborde, les personnages qu’il met en lumière. Si je peux me permettre une petite remarque à l’auteur pour son prochain livre : donnez-nous au moins un personnage à aimer, nous vous le rendrons bien. Il m’aura manqué cet attachement et cette forme d’affection virtuelle à offrir. Je serai au rendez-vous pour le prochain !

#Persona #NetGalleyFrance

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