Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Nous sommes en Finlande.
Lauri Kivi est journaliste judiciaire pour un grand quotidien. On lui confie des papiers à écrire sur des fait divers sanglants, souvent cruels.
Plusieurs meurtres de familles complètes, père, mère et enfants ont lieu.
On les attribue à chaque fois au père qui, pour diverses raisons, aurait assassiné sa famille puis se serait donné la mort. On appelle ça des familicides.
Peu à peu, au fil de ses enquêtes, Lauri comprend que ces meurtres sont mis en scène, pense que le père de famille n’y est pour rien, et que la police a affaire à un tueur en série.
Reste maintenant à le débusquer.
Alors, raconté comme ça, on peut se dire que ce livre est en fait un polar classique.
Meurtres, enquête de police, suspects, revirements de situation, tueur identifié, fin de l’histoire.

Et bien, non, on est vraiment très loin d’un schéma classique de roman noir. Car, il s’agit plus d’un roman noir pour moi que d’un polar ou d’un thriller.

D’abord parce que le personnage central Lauri Kivi, a une histoire toute personnelle avec la violence pure.
Au fur à mesure de l’enquête, le lecteur a droit à des fashbacks de son enfance. Et alors là, il faut s’accrocher !!! Il y a eu des moments où j’en avais le souffle coupé, les larmes au bord des yeux, les cauchemars la nuit.
Bien sûr, il y a les coups. Je dis bien sûr parce que dans le domaine de l’enfance sacrément endommagée, il y a toujours les coups.
Mais les coups, ne sont pas le pire. Au mieux, ils vous font perdre connaissance et c’est ce qui peut arriver de mieux (je sais, c’est terrible d’écrire ça, mais c’est vrai)
Le pire, la monstruosité absolue se sont les mots. Les os cassés, les mâchoires déformées, les plaies ouvertes se guérissent si vous parvenez à rester vivant, les mots parcontre, ceux-là restent toute la vie, ancrés dans votre tête pour n’en sortir jamais.
Dans cette famille, on a atteint un certain niveau….
Les Ténardiers à côté sont des enfants de coeur.
Le père d’abord…. Il y a toujours un père n’est-ce pas pour commencer les histoires de violence familiale. Le père est un soiffard, qui a l’alcool mauvais. Et quand il a trop bu, il cogne, fort, un peu pour tuer, sûrement pour tuer. Les mots qui sortent alors de sa bouche, lors de ces états de rage intenses, sont dévastateurs.
J’en ai entendu certains petite fille, je m’en souviens comme si c’était hier.
La mère ? Bel exemple de soutien familial. Non seulement elle passe son temps à aiguiser les nerfs du vieux, à le titiller avec des paroles qui le feront, à coup sûr, sortir de ses gonds, mais en plus elle ne défend jamais ses enfants. Elle en prend des coups, ça ne l’empêchera jamais de fermer sa gueule (pardon, mais c’est vraiment ça).
Les gamins, 2 garçons, Lauri et son frère Tuomas passent donc leur vie dans cette baraque où règnent 2 furies, 2 loups qui se battent pour leur territoire.
« Le vieux était le pire fumier de l’univers, le bourreau de ses enfants »
C’est glaçant de réalisme ! Pour avoir vécu dans une maison où ça ne respirait pas le bonheur de vivre, où il fallait que le silence règne, ne pas bouger, ne pas respirer, ne pas dire ou faire la mauvaise chose quand ce n’était pas le moment, je m’y suis retrouvée dans cette baraque pourrie de l’enfer.
Et j’ai eu les tripes à l’air !!! Cet auteur, Simon Hiltunen m’a mis les tripes à l’air et les nerfs à vif.
Mais ce n’est pas encore le pire.
Non, le pire est à venir dans ce qu’il sous-entend dans ce livre qui aurait du s’appeler, à mon sens,  « Si Vulnérables. « . Parce que les vulnérables, sont les enfants, ceux qui, comme des éponges, absorbent le positif comme le négatif de l’environnement dans lequel ils évoluent.
Il explique par différents cheminements comment ce climat dans lequel baigne un enfant fait partie intégrante de lui à l’âge adulte sans qu’il ne puisse jamais s’en débarrasser.
Ca, ça m’a fichue un sacré coup, pour ne pas dire achevée, parce que je n’avais jamais vraiment envisagé les choses sous cet angle là.
Quand tu es élevée dans la violence, la violence est en toi.
Paf ! Prends ça dans la tronche !
« Lauri Kivi avait tout pour devenir le plus grand sadique à avoir jamais foulé la surface de la terre. Il avait subi dans son enfance des humiliations et des tortures indescriptibles.(…) Il était aussi habité par une colère venue de nulle part qu’il était contraint de réprimer sans cesse. Il la refoulait dans les profondeurs de son âme et luttait avec acharnement pour qu’elle ne jaillisse pas, incontrôlable. »

Ce constat, terrible, inattendu parce que volontairement ignoré par moi en l’occurrence, dans ma situation en particulier, m’a mise KO debout. Pour dire la vérité, j’en ai pleuré 2 jours de suite en me disant que ce c’était pas possible. La toxicité parentale engendre donc la toxicité chez l’enfant, adulte en devenir, qui l’a subit. En même temps, ça fait sens… d’où la frayeur…
Alors, forcément, j’ai regardé ma vie, et me suis interrogée sur la façon dont j’avais élevé mes enfants et comment j’avais pu ne pas reproduire un schéma familial existant.
Il faut être honnête dans ses analyses, et je le suis avec vous. Je n’ai certes pas levé la main sur mes enfants, pas utilisé la force pour avoir le dessus, essayé de ne pas utiliser de mots blessants qui pourraient les endommager psychologiquement à vie, fait tout ce qui était possible pour qu’ils n’aient jamais peur de moi, peur dans le sens de terreur, mais j’ai en moi cette colère sourde, permanente, qui gronde et que je dois canaliser en permanence.
C’est un boulot à plein temps, qui use, et qui a quelque part certainement un peu déformé la maman que je suis. J’ai toujours promis à mes filles de leur dire la vérité, même celle qui peut faire mal à entendre et je m’y tiens. Elles savent donc à quoi ressemblait mon enfance.
« C’était de la rage, une colère blanche, aveugle, qu’il conservait depuis l’enfance au plus profond de lui. Qu’il avait enchaînée et qui l’effrayait. Elle était primitive, libératrice et délicieuse. Née des vexations, de la peur, du harcèlement et de la pure douleur physique de la maltraitance. Entretenue par les humiliations et nourrie par le douleur. »

Evidemment, d’autres thèmatiques sont développées dans ce livre : le pouvoir de la presse et la quasi obligation intellectuelle de relater des faits ( P116) , les différentes formes d’éducation (P123), la religion (P244) et d’autres sujets de société développés de manière intelligente.

Celle que je retiendrai est celle d’une certaine forme de pardon, dans une certaine mesure.
« La haine ne te mènera qu’au bout d’une corde, dans la tombe ou au goulot d’une bouteille. La haine est un frein, le pardon une voie rapide.
La rancune est mauvaise conseillère. »
Malgré tout, après l’enfance vécue comme un poids, les souffrances ineffaçables, le fils parvient  à faire un pas vers le père tortionnaire.  L’issue n’est pas idéale, mais elle a le mérite d’exister. J’ai trouvé la fin bouleversante, au-dessus de tout ce que je ne parviendrai jamais à faire et cette fin résonne en moi comme un appel.
Pas au pardon, plutôt à une certaine tentative de compréhension. Comprendre c’est souvent accepter.

La grande réussite de ce livre réside dans la fusion parfaite entre le passé du héros principal et de l’enquête en cours. C’est comme si les deux histoires n’en faisaient au final qu’une seule tellement elles sont liées par le même ADN. Les transitions entre passé et présent sont parfaitement maitrisées et très réussies. C’est un récit dans le récit.
Alors c’est vrai que ce livre a eu des résonances particulières pour moi, un peu comme s’il m’avait choisie. C’est certainement difficilement compréhensible mais c’est ce que je ressens au plus profond de moi.
Quand je parlais de littérature tripale dans ma chronique précédente, c’est exactement là où je voulais en venir. Ce pouvoir, énorme, intense, d’un auteur qui parvient à vous faire ressentir toutes ces émotions, remonter des souvenirs enfouis, interroger votre conscience et qui par dessus tout ça, vous fait chialer parce qu’il ne reste plus que ça à faire, je dis bravo!
C’est exactement ça que j’attends en me plongeant dans un roman.
Exactement ça, même si ça fait mal, surtout si ça remue, même si ça vous tord le bide.

J’espère que vous contribuerez à la reconnaissance de cet auteur en allant acheter son livre d’abord, puis en relayant vos impressions de lecture. Bref, en lui faisant de la pub.
Ce serait largement mérité !!

Une réflexion sur “SI VULNERABLE, Simo Hiltunen – Fleuve Noir

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