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L’autre moi, Franck Thilliez.

L’autre moi de Franck Thilliez

Chaque année, j’attends avec impatience le nouveau roman de Franck Thilliez. Cette année, la couverture rose de « L’autre moi » attire le regard mais le rituel, bloquer sa soirée, poser son téléphone et plonger dans cette nouvelle histoire, reste le même. En effet, les intrigues retorses imaginées par l’auteur demandent une vraie concentration et un temps de lecture resserré. 

« L’autre moi » est un tome indépendant, le lecteur n’y retrouvera ni Sharko, ni Henebelle : une précision à apporter si vous n’êtes pas à jour dans la saga. Autant vous dire que vous n’avez aucune excuse. 

Tout commence par un lieu, Longepin, un site niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse. Militaires, scientifiques et civils y cohabitent. Les premiers travaillent sur des projets classés secret-défense dont on ne sait pas grand-chose. Les seconds sont souvent les conjoints des premiers. Le cadre de vie est beau mais ultra-surveillé, régi par des règles étranges. Ici, tout le monde semble vivre coupé du monde. S’agit-il d’une prison dorée ? 

C’est là qu’arrivent Erwann et Sibylle. Lui est docteur en neurosciences et espère bien participer à un projet de grande envergure qui donnera un sérieux coup de pouce à sa carrière. Sa compagne, Sibylle, est brisée depuis un accident. Depuis ce drame, elle souffre d’une amnésie post-traumatique sévère et est sujette à des cauchemars d’une intensité terrifiante qui l’empêchent souvent de distinguer rêve et réalité. « L’autre moi » entraîne le lecteur dans ses bribes de souvenirs, et dans son quotidien à Longepin. Avec elle, il vit au rythme de fragments d’images, de voix sans visage et de sensations fugaces. 

Ce qui fait la force de « L’autre moi », comme dans tous les romans de Franck Thilliez, c’est sa construction. L’écrivain prend un malin plaisir à installer un inconfort progressif. Il avance par strates, et laisse volontiers des zones d’ombre qui accrochent le lecteur. Ici, deux récits progressent en parallèle. D’un côté, Sibylle perdue entre des souvenirs absents et des cauchemars trop réels. De l’autre, une enquête sur une mort étrange. 

Dans la boîte à outils du romancier, le doute est sans conteste l’outil qu’il manie avec le plus de dextérité. À Longepin, et chez Sibylle en particulier, est-ce la mémoire qui ment, ou la réalité qui est biaisée ? Est-ce son entourage qu’on ne peut pas croire, ou ses propres bribes de souvenirs ? Doit-elle faire confiance à un passé dont elle ne se souvient pas, ou à un présent qu’elle ne comprend pas ? Beaucoup de questions sont posées sans qu’aucune certitude ne soit apportée par Franck Thilliez. À ce jeu-là, il excelle : il vous laisse mariner. Vous devenez vous aussi un enquêteur, perdu dans un labyrinthe, pétri de doutes. 

L’une des autres signatures de l’auteur relève de son esprit scientifique. Dans « L’autre moi », il s’attaque aux neurosciences, ce domaine clinique qui s’intéresse aux activités du cerveau, à la façon dont nous stockons et reconstituons nos souvenirs, à la fiabilité de notre mémoire. Vaste sujet, aussi fascinant que terrifiant. 

Car Franck Thilliez ne s’en cache pas : il est obsédé par la mémoire. Cette question revient d’ailleurs dans bon nombre de ses romans. On peut facilement s’accorder avec lui sur ces questionnements communs : qui sommes-nous sans nos souvenirs ? Autant dire qu’il nous transmet ses angoisses… et ce moteur narratif est diablement efficace. Dans « L’autre moi », la mémoire est une véritable arme qui provoque la terreur. C’est d’ailleurs tout le génie de l’auteur : prendre un concept scientifique, aussi fascinant que complexe, et le faire descendre des neurones jusqu’aux tripes. La science entre par le cerveau et ressort par la peur.

C’est finement joué car, en suscitant ainsi la peur chez son lecteur, l’écrivain « endort » les capacités d’analyse au profit des indices laissés çà et là pour laisser parler ses tripes. Or, dans « L’autre moi », la peur est partout, primitive et viscérale. On la retrouve dans le décor oppressant de Longepin, dans les cauchemars de Sibylle, dans cette communauté scientifique qui n’est pas ce qu’elle prétend être, et dans la seconde enquête. 

Cette atmosphère angoissante monte progressivement, par couches successives. Franck Thilliez l’installe lentement en laissant le malaise s’infiltrer. Dans tous ses livres, il fait preuve d’une mécanique d’horloger. Rien n’est jamais placé là par hasard, chaque détail compte. De plus, il ouvre énormément de portes. C’est là que réside l’une de ses forces les plus redoutables, mais aussi l’une de ses prises de risque les plus audacieuses. 

Au fil des chapitres, les questions du lecteur s’accumulent, et les pistes se multiplient. Inévitablement, on se retrouve très rapidement avec une dizaine de fils narratifs entre les mains. On se demande alors comment il va s’en sortir… sans laisser une seule question sans réponse. 

C’est la marque des très grands architectes du genre : ouvrir des portes et surtout les refermer proprement, logiquement. Chez Franck Thilliez, chaque porte ouverte trouve sa clé. Et à la fin, au moment où tout s’emboîte, où les pièces du puzzle s’assemblent enfin, on ne peut qu’être admiratif. Parce que oui, dans « L’autre moi », je n’ai absolument rien deviné malgré les nombreuses pistes que j’avais en tête. 

Je persiste et je signe en affirmant que Franck Thilliez est le patron. Vingt ans de carrière, plus de vingt romans parus et jamais d’essoufflement. À chaque sortie, la même exigence, la même rigueur, et la même capacité à se renouveler. Dans une interview accordée à Yvan Fauth, il confie lui-même que l’écriture de « L’autre moi » a été celle qui l’a le plus fait douter. Or, je pense que c’est précisément ce doute qui est nécessaire à la création, sans jamais se reposer sur ses lauriers. 

J’ai coutume de dire qu’il n’y a pas de valeur sûre en littérature… Je le pense vraiment. Parce que la lecture, c’est une rencontre, et comme toute rencontre, elle dépend autant du livre, et de l’auteur, que de celui ou celle qui lit. Elle relève aussi de l’humeur du moment ou de la période de vie traversée. On peut passer complètement à côté d’un roman, même s’il est brillant, pour de multiples raisons. Ce n’est la faute de personne, c’est juste la magie imprévisible et parfois cruelle de la lecture. 

Mais voilà. Il existe des auteurs qui finissent par ébrécher cette conviction. Des auteurs dont on attend chaque roman avec la certitude qu’on ne sera pas déçue. « L’autre moi » vient encore une fois confirmer ce statut un peu à part, celui d’un auteur chez qui la régularité relève presque de la sorcellerie. Je commence vraiment à douter de mes propres théories. Allez-y, « L’autre moi » ne vous lâchera pas.

Editeur : Fleuve

Sortie : 28 avril 2026

456 pages, 22,95 euros

Existe au format audio chez Lizzie, lu par Anatole de Bodinat, 10h50 d’écoute.

 

Chronique : À retardement, Franck Thilliez. Sorti en poche le 28 avril 2026

Interview Franck Thilliez chez Yvan, blog EmOtionS

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