Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Ce qu’il nous reste à aimer de Camille Dupuis

Si vous deviez mourir demain, sauriez-vous comment vous y prendre ? Et surtout, sauriez-vous à qui le dire ?

C’est la question que pose Camille Dupuis dans « Ce qu’il nous reste à aimer », qui prend le lecteur par la main dès les premières pages et ne le lâche plus. Pas pour l’angoisser. Pour lui apprendre quelque chose sur lui-même.

Roxane a 41 ans. Elle habite Nice. Elle a un mari qui l’aime, des enfants, une vie construite brique par brique avec la précision d’une architecte. Agenda tenu à la virgule près, image impeccable, volonté d’acier. Elle a tout réussi, ou du moins, tout fait rentrer dans le cadre qu’elle s’était elle-même fixé. Puis vient le diagnostic : un glioblastome inopérable. Et Roxane fait ce qu’elle a toujours fait. Elle décide de gérer ça seule.

Elle ne dira rien à son mari. Rien à ses enfants. Elle organisera sa propre disparition comme on organise un déménagement : choisir le moment, le cadre, les mots. Maîtriser l’irrémédiable. Parce que si elle n’a pas pu choisir de mourir, elle peut au moins choisir comment.

Ce qu’elle redoute par-dessus tout, ce n’est pas seulement la mort. C’est de devenir méconnaissable. De se voir dépossédée d’elle-même, sous les yeux de ceux qu’elle aime. Son rapport au corps, à sa dignité, à l’image qu’elle a mis une vie entière à construire… tout cela guide sa décision avec une logique qui se tient, même si elle brise le cœur.

Dans « Ce qu’il nous reste à aimer », Camille Dupuis aurait pu faire de Roxane une héroïne lumineuse, une martyre courageuse. Elle choisit quelque chose de bien plus courageux : elle en fait un être humain. Roxane peut être rigide, snob, cassante. Elle surveille tout et tout le monde, à commencer par elle-même. Elle a épousé une certaine idée de la réussite et force chaque chose à rentrer dans le moule, y compris ses propres émotions, qu’elle coupe soigneusement de ce qu’elle laisse paraître. On ne l’aime pas tout de suite. Et puis on la/se reconnaît. Et c’est là que ça fait mal.

Car derrière cette surface si parfaitement maîtrisée, il y a une faim. Quelque chose qu’elle n’a jamais nommé, qu’elle a tu, étouffé, rangé dans un tiroir fermé à clé. Des désirs sacrifiés sur l’autel des injonctions, des attentes inoculées depuis l’enfance, des choix qui semblaient raisonnables et qui ont creusé, année après année, une frustration silencieuse. « Ce qu’il nous reste à aimer » ose dire ce qu’on n’ose pas toujours entendre : que la maternité n’accomplit pas toujours une femme entièrement, qu’une mère peut aimer et ne pas savoir le montrer, qu’on peut être entouré et se sentir seul jusqu’aux os.

La relation de Roxane avec sa fille Chloé en est le signe le plus douloureux : deux êtres qui s’aiment sans réussir à se toucher vraiment.

Seules deux personnes sont dans la confidence : son médecin Benjamin, et sa sœur Juliette. Et Juliette, ah, Juliette, est une bouffée d’air dans ce roman. Volcanique, excessive, toujours en retard, mais toujours là, elle déverse ce que Roxane filtre. Elle entre en scène comme une fenêtre qu’on ouvre brutalement. Ces deux sœurs qui ne se ressemblent pas, qui ne se comprennent pas toujours, dont l’attachement est pourtant viscéral, charnel, indiscutable. Elles dessinent ensemble l’une des plus belles relations fraternelles qu’on ait lues depuis longtemps. Fondée non pas sur la ressemblance, mais sur le respect absolu de ce que l’autre est.

Il y a aussi Maxime, le mari. Pas l’époux idéal, lui aussi porte ses failles. Mais sa simple présence, son écoute, sa manière d’occuper l’espace sans envahir, donne à « Ce qu’il nous reste à aimer » une émotion d’une justesse rare. Il y a des scènes avec lui qui serrent la gorge sans qu’on sache exactement pourquoi.

Les plans de Roxane, bien sûr, vont rencontrer des résistances. La vie est ainsi faite : elle s’insinue partout, même dans les projets de mort les mieux organisés. Et c’est là que le roman se révèle pleinement. Parce que « Ce qu’il nous reste à aimer » n’est pas un roman sur la mort. C’est un roman sur ce qu’on sauve encore, juste avant.

Les réconciliations maladroites. Les rires qui surgissent là où on ne les attendait plus. Les odeurs qu’on grave en soi, les câlins qu’on fait durer un peu plus longtemps que d’habitude, les « petits bouts » des gens qu’on aime, qu’on emmagasine comme des réserves pour un voyage qu’on fera seul. Plus l’échéance approche, plus « Ce qu’il nous reste à aimer » s’embrase d’une énergie parfois burlesque, presque excessive, qui empêche le livre de sombrer et lui donne ce quelque chose d’incroyablement vivant.

L’humour est là, constant, acéré, le regard de Roxane sur elle-même et sur les situations rocambolesques que traversera sa famille. Certaines scènes font rire franchement. Et ce rire-là, dans ce contexte-là, est un cadeau.

Progressivement, sans jamais forcer, « Ce qu’il nous reste à aimer » déplace la question. On cesse de se demander si Roxane a raison. On commence à se demander comment on accompagne quelqu’un dont la décision nous heurte. Comment on aime quelqu’un qu’on ne peut pas sauver ? Comment on reste présent sans trahir ?

Et à la fin, parce qu’il y a une fin, et elle est belle, on referme « Ce qu’il nous reste à aimer » avec le sentiment étrange et précieux d’avoir traversé quelque chose de vrai. D’avoir été tenu, bousculé, touché. D’avoir appris, peut-être, à regarder un peu différemment les gens qu’on aime et le temps qu’il nous reste avec eux.

Roxane ne voulait emporter « que les rires, la joie, l’amour». Le lecteur, lui, repart avec tout ça, et un peu plus encore.

Avant de mourir, il arrive qu’on se retrouve… 

Premier roman

Ceci n’est pas un service de presse

Editeur : Robert Laffont

Sortie : 26 mars 2026

216 pages, 19 euros

Existe au format audio pour Lizzie, lu par Sophie Frison et Helene Coppejans, 4h07 d’écoute.

Meilleurs livres audio 2025.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

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