Au mois de mars, j’ai eu le plaisir de découvrir mon premier roman de Víctor del Árbol, « Personne sur cette terre ». Issu de la trilogie du tueur sans nom, « Le temps des bêtes féroces » en est le tome 2. Il est indispensable de les lire dans l’ordre, puisqu’on y retrouve des personnages récurrents quelques années plus tard. L’écrivain espagnol possède cette façon très singulière de faire du roman noir un lieu de mémoire, de douleur, et souvent de vertige moral. Il affectionne les personnages cabossés, et, pour mieux les brosser, utilise une écriture dense, charnelle, traversée de nuit, mais jamais privée d’humanité.
Dans « Le temps des bêtes féroces », le lecteur retrouve Soria, un inspecteur désormais exilé à Lanzarote, Virginia, qui a tout sacrifié pour son père, et la fameuse voix mystérieuse et sèche du tueur à gages qui cache son identité. Le roman commence à Lanzarote, sur une route déserte. Une jeune femme prénommée Vesna roule à vélo dans la nuit lorsqu’un véhicule lancé phares éteints la percute et la laisse pour morte au fond d’un talus.
Ce banal délit de fuite va ouvrir une brèche immense, et c’est à partir de cet « accident » que l’histoire se déploie pour mettre au jour un réseau de secrets, de dettes, de trahisons, de violences anciennes dont les ramifications s’étendent bien au-delà de l’île. L’aventure nous embarque jusqu’aux Balkans meurtris par la guerre, jusqu’au Venezuela, terres des narcotrafiquants, en passant par les États-Unis. Les terres de Lanzarote, point minuscule de l’archipel des Canaries, deviennent le point d’entrée d’un séisme mondial, moral et intime.
Ce qui rend Víctor del Árbol si singulier dans le paysage du roman noir européen est sans conteste cette capacité à ne pas se laisser enfermer dans le cadre apparent de ses récits. Si l’enquête policière reste le point d’entrée dans ses textes, le lecteur se retrouve très rapidement emporté dans des thématiques bien plus vastes qui abordent la prédation, la corruption, et décortiquent les mécanismes par lesquels les hommes apprennent à en dévorer d’autres.
À lui seul, le titre, « Le temps des bêtes féroces », le laisse sous-entendre. Les bêtes féroces ne sont pas seulement des animaux que l’on traque. Ce sont surtout des êtres humains qui se persuadent que la domination est un droit et que l’autre n’existe que comme proie ou dommage collatéral. L’exergue de William Blake donne le ton : la cruauté a un cœur humain. Car le mal parle notre langue, revêt nos peaux, fréquente nos familles et nos institutions.
Víctor del Árbol sait articuler avec brio violence intime et violence historique. C’est sans doute là qu’il me touche le plus. Pour reprendre l’exemple de Vesna, elle n’est pas seulement une victime accidentelle. Elle porte en elle les traces profondes de la guerre de Bosnie, de l’exil, du déracinement, de ces traumatismes que l’Histoire a déposés dans son corps.
L’écrivain rappelle que les guerres ne s’arrêtent jamais totalement. Elles survivent dans les mémoires, dans les réflexes de peur, dans les identités fracturées, dans les vies déplacées. Ses personnages ne surmontent pas leur histoire, mais avancent avec elle comme une croix. Cela me renvoie à toutes les blessures d’enfance ou aux blessures familiales qu’il n’est jamais possible de fuir tout à fait. Le corps sait se souvenir.
À l’instar de « Personne sur cette terre », « Le temps des bêtes féroces » est peuplé de personnages impeccablement dépeints.
Il donne à Soria, sous-inspecteur vieillissant, fumeur invétéré, râleur magnifique, une présence extraordinaire. Usé, désabusé, parfois odieux, souvent drôle malgré lui, il garde au fond de lui quelque chose d’obstiné et de droit. À travers lui, l’écrivain continue à gratter pour démontrer qu’en chacun résident deux facettes, celle de la bonté et celle de la cruauté, et que la vie laisse apparaître tantôt l’une, tantôt l’autre.
Quant à Virginia, prise dans une véritable contradiction morale, elle apporte au roman une profondeur supplémentaire. Elle connaît les rouages de cette machine à laquelle elle participe, et elle incarne, à sa façon, une forme de violence différente : celle des sphères de pouvoir, des décisions froides et des systèmes qui broient sans se salir les mains.
Pour finir avec la voix du tueur à gages sans nom, Víctor del Árbol réussit l’exploit de nous le rendre presque sympathique, ou au moins « aimable », car il en fait un être de chair et de mémoire. Sa conscience dévastée pose un regard sans fard sur l’espèce humaine.
Dans « Le temps des bêtes féroces », il est question de transmission et de ce qui passe, souvent malgré nous, d’une génération à l’autre. L’auteur décrit à merveille les liens familiaux abîmés. Pères, mères, fratries, tous semblent porter l’empreinte de ceux qui les ont précédés, aimés de travers, dominés ou encore abandonnés.
On trouve ici une belle (et douloureuse) réflexion sur ce que nous héritons sans l’avoir demandé. Ainsi, les personnages sont privés d’innocence avant l’heure, les enfances ayant été trouées, et les jeunesses cabossées. Le livre est peuplé d’êtres qui ont compris trop tôt que le monde n’est ni juste ni sûr.
Cette conscience offre au texte une certaine tristesse, assez sourde, parfaite dans un roman noir et en fait un roman douloureux sur ce que le monde retire aux êtres avant même qu’ils aient eu le temps de se constituer.
Comme pour le tome précédent, « Le temps des bêtes féroces » ne se lit pas à la légère, ou de façon décousue. Les multiples fils narratifs, les changements de lieux et de temporalités demandent une vraie attention. Au cœur du livre, on pourrait ressentir un léger essoufflement, mais, en réalité, sans jamais perdre sa force, il exige que le lecteur tienne plusieurs lignes à la fois avant de voir l’ensemble se recomposer. Encore une fois, c’est un roman ample, ambitieux, qui ne cherche jamais la facilité.
Il faut savourer la prose de Víctor del Árbol, dense, charnelle et habitée. Elle sait rendre la rugosité d’un paysage, l’odeur d’un lieu, la fatigue d’un corps, et la porosité des émotions. Elle s’approprie et retranscrit les mémoires, dit la morale, peut choquer, épuiser ou encore caresser au plus près les émotions. En résumé, elle exprime un univers, celui de l’écrivain, mais aussi celui d’un monde corrompu jusque dans ses structures les plus respectables, peuplé de prédateurs qui ne hurlent pas toujours et ne portent pas tous une arme visible.
« Le temps des bêtes féroces » fait montre d’une noirceur habitée à la construction labyrinthique. Une attention particulière est apportée aux êtres brisés. Il y a, chez Víctor del Árbol, une manière de poser des questionnements et des thématiques qui dépassent largement le cadre du roman noir. Ce second tome confirme tout le bien que je pense de cet auteur : un romancier de la blessure, de la mémoire et de l’effondrement moral. Et au-delà, un regard bienveillant sur la condition humaine, faite de failles et de blessures.
Faites-lui confiance et prenez sa main. Il saura vous remuer les tripes.
Traduction : Alexandra Carrasco
Titre original : El tiempo de las fieras
Ce roman n’est pas un service de presse.
Editeur : Actes Sud, collection Actes Noirs
Sortie : 11 mars 2026
400 pages, 23,80 euros
Trilogía del sicario sin nombre, tome 2
Chronique : Personne sur cette terre, Víctor del Árbol – Tome 1
Les bras m’en tomberaient presque 😍, merci à toi pour le partage 🙏 😘
Quel bonheur de trouver dans tes supers articles, deux chroniques sur Victor Del Arbol. Dieu, que j’aime cet homme!
Tu as raison, surtout les lire dans l’ordre, et les enchainer a du te permettre de constater que pour Del Arbol le manichéisme n’est pas le caractère de l’homme. Ses personnages sont toujours profondément nuancés, où le bien et le mal coexistent.
C’est une trilogie, le dernier tome est déjà sorti en Espagne!
Je sais qu’il s’agit là d’une trilogie et j’attends impatiemment la fin. Je suis d’accord avec tout ce que tu écris. Pas de manichéisme chez cet auteur et ça fait un bien fou. Et puis, quelle écriture sublime ! Tout ce que j’aime ♥️
Un auteur à lire dans un paysage littéraire actuel où tout se ressemble un peu…. Des bises de Strasbourg 😘
J’attendrai les trois en format poche, comme ça je les lirai d’une traite ☺️. Bises de Touraine 😘
Avec tes deux chroniques, il devrait t’embaucher comme responsable de sa communication, tellement tu lui fais honneur
Et c’est mérité ! Punaise que c’est bon !!!
Il est sur ma pile à lire, sans doute pour mai et le mois espagnol 😉