Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Danser sur les volcans de Laure Manel

Il existe deux sortes de romans de voyage. Ceux qui décrivent un périple, et ceux qui racontent ce qu’un périple fait à l’intérieur des gens. Sous ses allures d’évasion, « Danser sur les volcans» raconte les existences et les secousses intérieures de huit femmes décidées à partir ensemble en Islande. Elles ne se connaissent pas. Elles ne se seraient peut-être jamais choisies ni rencontrées, même par hasard. Il y a Rose et Lou, mère et fille (« Le sourire des fées »). Stéphanie, quadragénaire brillante et célibataire assumée. Sarah et Chloé, deux amies parisiennes fusionnelles. Delphine, quinquagénaire qui tangue. Carole, femme en reconstruction, encore un peu raide. Et Nadine, retraitée égarée dans un voyage qui ne lui ressemble pas. Huit femmes, donc. Huit façons de se raconter.

Laure Manel a choisi une composition chorale pour son nouveau roman. Elle a construit un vrai groupe qui, dans un premier temps, fonctionne essentiellement par quelques frictions. On s’observe, on se jauge. Les jugements fusent, les irritations s’accumulent, les malentendus s’incrustent. Il y a celles qui prennent trop de place, celles qui s’excusent presque de respirer, celles qui parlent pour ne rien dire et celles qui se taisent trop. Il n’existe pas de groupe idéal et Laure Manel montre que les liens entre femmes se méritent. Ils doivent parfois se frayer un passage entre les carapaces, les réflexes de classe sociale, les vieilles défenses et les blessures d’ego. « Danser sur les volcans» relate le prix de cet apprivoisement lent, parfois très inconfortable, de la construction d’un groupe. 

Et pour cela, il faut décaper les premières impressions. 

Rose, si lumineuse, a pourtant traversé un deuil. Elle a appris à continuer malgré la perte, tout en s’occupant de Lou, qui n’est pas sa fille biologique. 

Celle-ci semble plus vive, plus légère, plus sûre d’elle en surface, mais elle cache de nombreux questionnements sur sa vie actuelle, son couple, la maternité et les chemins à emprunter. 

Stéphanie, libre et indépendante, a l’air d’avoir tout réglé. Pourtant, la vie lui réserve encore quelques surprises. 

Delphine, derrière ses digressions bretonnes et ses références constantes à ses enfants, porte l’angoisse de voir son corps changer, souffre du syndrome du nid vide, et a l’impression d’être passée de l’autre côté de la vie sans y avoir été préparée. 

Chloé et Sarah sont les bonnes copines du groupe. La première est une vraie jeune femme de son temps pour qui chaque moment est instagrammable. La seconde incarne l’énergie qu’il faut déployer pour être simplement soi.

Carole est la rigidité incarnée, elle a un avis sur tout et n’hésite pas à le donner. Mais que se cache-t-il sous sa carapace ?

Nadine, si facilement cataloguée comme la rabat-joie du cercle, est la plus âgée. Elle souffre tant de sa solitude qu’elle ne sait plus vivre avec les autres. 

Dans « Danser sur les volcans», aucune de ces femmes n’est pourtant réduite à un trait. Elles existent dans leurs contradictions, dans leurs zones grises, dans la distance entre ce qu’elles montrent et ce qu’elles ressentent. C’est en ce point qu’elles nous touchent. On reconnaît en Rose ce désir de continuer à croire à la beauté malgré les pertes. En Lou, ce besoin d’air, cette intuition que la vie pourrait être plus vaste que ce qu’elle en a fait jusqu’ici. En Stéphanie, cette maîtrise de l’image qu’on entretient pour ne pas avoir à affronter nos propres fissures. En Delphine, cette peur panique du vide et du temps qui transforme tout. En Nadine, cette difficulté à quitter ce que l’on connaît, à ne pas se sentir complètement hors jeu. En Chloé, notre propension à l’hyperconnexion et le besoin de tout partager sur la toile. En Sarah, nos combats silencieux pour être simplement nous dans un monde qui demande toujours des justifications. En Carole, nos carapaces soigneusement fabriquées avec les débris d’anciennes chutes. 

Ainsi, Laure Manel compose une sorte de cartographie de la vie intérieure féminine, à des âges différents, et lors de périodes de vie variées. « Danser sur les volcans» décrit huit versions de nous-mêmes qui coexistent ou se succèdent selon les périodes. Nous ne sommes jamais une seule femme, nous sommes faites de couches, de contradictions, de saisons intérieures, de parts plus lumineuses et de zones plus incertaines. Ces huit femmes représentent huit états par lesquels nous passons au fil d’une vie. Nous sommes donc un peu chacune d’elles.

Je voudrais aussi dire un mot sur la fameuse sororité que l’on nous vend à toutes les sauces et à laquelle je crois peu (expériences de vie obligent). J’aurais même tendance à reprendre ce mot et à le transformer en « soro-mytho » (la formulation n’est pas de moi). Les relations entre femmes sont souvent si difficiles ! Mais, dans « Danser sur les volcans», j’ai ressenti l’authenticité de la main tendue au bon moment, et une formidable disponibilité à l’autre. Laure Manel montre que l’entraide entre femmes ne passe pas forcément par de grandes déclarations. Au contraire, elle passe par le silence, par l’infime, le presque imperceptible. 

Dans « Danser sur les volcans », l’Islande agit comme un révélateur. Les cascades, les geysers, les glaciers, les sources d’eau chaude, les aurores boréales parlent à la fois du dehors et du dedans. Cette terre oblige à l’humilité et remet les corps à leur juste place. Elle force à se regarder vraiment et à cesser de se raconter des histoires. Le roman fait cohabiter les êtres, mais encourage aussi l’admiration devant le vivant et l’inquiétude pour sa fragilité.

J’ai aussi trouvé intéressant que le roman interroge notre rapport contemporain aux images, avec Chloé notamment, qui ne peut s’empêcher de capturer et de publier sur les réseaux. Dans nos existences actuelles, le réel est souvent mis en scène et l’image que l’on veut garder prend le pas sur celle que l’on voit. Comme dans toute relation avec l’Autre, il vaut toujours mieux le regarder dans les yeux qu’à travers un écran. 

Le roman est beau, mais je me dois aussi de vous parler de la version audio que j’ai écoutée. L’interprétation de Juliette Aver est une merveille. Elle restitue toutes les émotions traversées par ces femmes, leurs remises en cause, et leurs changements. Car oui, ce voyage va les transformer. De plus, la prononciation des noms et des mots islandais, Eyjafjallajökull, Þingvellir, Skógafoss, par exemple, est exceptionnelle. Ces sonorités sortent de la bouche de la lectrice avec une facilité déconcertante et contribuent à l’immersion dans ce pays fascinant. L’auditeur a réellement l’impression que les paysages entrent dans son esprit, et que ces huit femmes deviennent nos copines. Une belle réussite !

J’ai aimé la façon dont « Danser sur les volcans» parle des femmes sans les idéaliser. Laure Manel regarde ses personnages avec assez de tendresse pour ne pas les juger, et assez de lucidité pour ne pas les enjoliver. Chaque portrait lui permet d’aborder des thématiques différentes : la maternité, le moment où les enfants quittent le nid, la solitude choisie ou subie, la ménopause et le corps qui change, le besoin d’exister encore. Toutes les périodes de la vie sont décortiquées, il n’y a pas d’âge pour se perdre ni pour recommencer. À cinquante ans, une femme peut encore entreprendre de grandes choses et laisser son  cœurrepartir. Même à l’âge de la retraite, la vie offre encore de beaux projets. Note à moi-même : si l’on croit arriver trop tard, on peut aussi découvrir qu’on n’avait simplement pas encore osé partir…

Le voyage nous aide souvent à grandir. L’entreprendre accompagnée permet de déterrer ce qui se cache sous les surfaces apparemment calmes. En nous, les lignes bougent et finissent par nous apparaître plus nettes. Comme « Mange, prie, aime », « Danser sur les volcans » nous invite à vivre, à aimer, à vieillir et à oser tout recommencer.

Qu’il est bon de montrer qu’on peut danser sur ce qui tremble, et aimer danser sous la pluie !

Achat personnel — Chronique non rémunérée 

Editeur : Michel Lafon

Sortie : 26 mars 2026

448 pages, 20,95

Disponible en version audio pour Audiolib, lu par Juliette Aver, 9h08 minutes d’écoute.

 

Chronique: Nos étoiles filantes, Laure Manel – sortie poche le 8 avril 2026

D’autres avis sur le roman – Babelio –


8 réflexions sur “Danser sur les volcans, Laure Manel.

  1. sweetclearly9de1e4335b dit :

    Bonjour Merci infiniment pour ces belles chroniques qui orientent agréablement mes choix de lecture Corine

  2. laplumedelulu dit :

    Ta chronique est une caresse sur les maux de la vie. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  3. Yvan dit :

    Voyagez, avant qu’il ne soit trop tard !

  4. Aude Bouquine dit :

    Du coup ça interroge sur ceux qui affirment qu’ils détestent voyager… en même temps, ça ne m’étonne pas de certaines personnes.

  5. Aude Bouquine dit :

    Merci ☺️

  6. Aude Bouquine dit :

    Merci à vous 😘

  7. Lilou dit :

    Le titre me tentait, ta chronique me donne envie… Je le note ! Merci à toi 🙂

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