Récemment, il m’a été reproché d’écrire des chroniques littéraires et d’avoir des opinions politiques affichées contre le Président des États-Unis. Dans « Ruptures », Bernard Minier s’affranchit de ce genre de remontrance pour, sous le prisme de la fiction, dire et dénoncer notre monde contemporain et ses dérives. Désormais, c’est ce que j’attends d’un bon thriller : ne plus se contenter de mettre sur pied une simple enquête, mais aussi de décortiquer les dérapages et écarts de conduite dont nous sommes les témoins quotidiennement.
« Ruptures » est le troisième volet du cycle Lucia Guerrero. Bernard Minier abandonne son autre héros, Martin Servaz, pour ce personnage féminin haut en couleur. Il ouvre son roman par une panne électrique d’une ampleur inédite. Le 28 avril 2025, l’Espagne, le Portugal, une large frange de la France sombrent dans le noir en quelques minutes. Les réseaux informatiques tombent. Tous les transports se figent. Plusieurs villes sont plongées dans le silence. Les artères d’une partie de la société cessent de battre.
À partir de ce fait réel, et dans un chaos généralisé, Emma Bosch, directrice de la filiale espagnole d’un empire technologique aux contours inquiétants dirigé par un certain Milton Gail, prend la route pour rejoindre son père malade, sous respirateur. Elle n’arrivera jamais à destination. Son assassinat, bientôt suivi par d’autres, est confié à Lucia Guerrero, cette enquêtrice tenace, nerveuse et intelligente. Rapidement, celle-ci va comprendre que derrière ces meurtres se cache une lutte technologique sans merci pour contrôler le réel.
La coupure de courant d’ouverture mérite que l’on s’y attarde, car elle fonctionne comme une révélation anthropologique. Tout ce que nous pensions solide s’effrite. Nos sociétés, si fières de leur sophistication technique, apparaissent en réalité comme des édifices d’interdépendances extraordinairement fragiles, suspendus à des infrastructures mystérieuses que personne ne contrôle tout à fait.
« Ruptures » démontre que la technologie ne nous a pas seulement apporté du confort. Elle a déplacé notre vulnérabilité en la rendant invisible et systémique. Si l’on ne craint plus de la même façon le grand froid ou la sécheresse, on redoute désormais les cyberattaques, les dysfonctionnements de « datacenters » et l’effondrement des réseaux. Nous sommes passés d’une fragilité locale à une fragilité globale. Les risques autrefois visibles sont devenus invisibles, mais ils existent bel et bien.
Mais « Ruptures » a davantage d’ambition que cette seule dimension technique. Bernard Minier a écrit un roman sur le pouvoir, sur la forme qu’il emprunte aujourd’hui, et sur les hommes qui l’incarnent. À ce titre, Milton Gail est le grand personnage du roman. Très loin d’être une caricature, il représente à lui seul un symbole.
Milton Gail se déplace comme un chef d’État, négocie avec des gouvernements, dispose d’une flotte de satellites, d’une armée d’ingénieurs, de réseaux d’influence planétaires, et d’une certaine vision du monde. Celle-ci, brutale, méritocratique, est résolument impatiente : il abhorre les lenteurs démocratiques et ne croit pas aux contre-pouvoirs. Il accorde du crédit à la force, à la vitesse et à la sélection. Ambitieux à l’excès, il est convaincu de pouvoir résoudre les crises de l’humanité par la force.
Ce portrait nous est familier dans la vie réelle. Notre époque a produit, adoubé et célébré cet homme. Il est l’un des hommes forts du XXIe siècle, issu des valorisations boursières, fondateur de fusées réutilisables et de véhicules électriques, amateur de provocations publiques et de tweets-grenades. Il possède l’ambition déclarée de sauver l’espèce humaine. Il a fraternisé avec le pouvoir politique et a été un soutien précieux de l’actuel Président des États-Unis. Sa volonté de puissance est immense. Quoi de mieux que la fiction pour parler de lui sans jamais le nommer, en lui attribuant un avatar ?
Si Milton Gail est un homme inquiétant dans « Ruptures », ce n’est pas tant par son hubris que par la force de sa séduction. Il charme immanquablement tout le monde. Les gouvernants, les investisseurs, les foules, les adolescents fascinés par l’innovation, et tous ceux qui préfèrent un homme qui promet des « Ruptures » aux institutions qui tâtonnent. Il parle la langue du futur, Mars, l’IA, l’immortalité, les implants neuronaux, et ce langage fonctionne à merveille sur les masses. Derrière cette rhétorique futuriste, il faut entendre que certains hommes sont faits pour commander… et d’autres pour suivre.
En dépassant le cadre du thriller, « Ruptures » met en scène une mutation profonde de la puissance américaine. Ce ne sont plus seulement la Maison-Blanche, le Pentagone ou les agences fédérales qui structurent l’influence américaine sur le monde. Ce sont désormais des entreprises et ce qu’elles fabriquent. Les satellites, les plateformes qui façonnent l’opinion, les outils d’intelligence artificielle, les ingénieurs sont les têtes pensantes et les dirigeants de demain.
Depuis plusieurs années, on observe en temps réel la naissance d’un capitalisme entrepreneurial qui ambitionne d’entrer dans la sphère politique. Par exemple, des milliardaires co-administrent des programmes spatiaux nationaux, des fortunes personnelles financent des réseaux de communication militaire dans des zones de conflit. Le pouvoir a changé de visage.
Que reste-t-il alors de la souveraineté populaire quand des individus disposent à la fois des données, des plateformes, des satellites, des ressources industrielles et de l’oreille des dirigeants élus ? Qui peut demander des comptes à un empire privé ?
En la personne de Lucia, « Ruptures » esquisse alors le visage de l’Europe, plus lente, plus procédurale, plus réglementaire. Par opposition, elle incarne encore un pouvoir qui doit être borné par des règles. Les scènes d’affrontement entre institutions européennes et puissance technologique américaine sont parmi les plus réussies du livre, car elles montrent combien l’Europe résiste. Et cette résistance, imparfaite, bureaucratique, un peu chaotique est bien fragile… Mais elle existe.
« Ruptures » interroge également notre rapport à la technologie, celle inhérente au milieu dans lequel nous vivons (pas celle que nous décidons d’utiliser ou pas). Voitures autonomes, constellations de satellites, interfaces cerveau-machine, IA souveraine, robotique militaire et domestique… Tout cela n’appartient plus à la science-fiction. La fiction de Bernard Minier prolonge à peine la réalité. Milton Gail et ses semblables de la Tech sont en train de changer le monde.
La puissance de « Ruptures » réside dans sa proximité avec notre présent. Toute promesse technologique crée, en parallèle, plus de dépendance, plus de concentration entre quelques mains, et plus d’opacité. L’automatisation fragilise. La connectivité surveille. L’intelligence artificielle remplace l’homme. Le personnage de Milton Gail s’inspire d’Elon Musk, qui dirige différentes entreprises actives sur différents fronts. Neuralink implante des électrodes dans des cerveaux humains. Starlink fournit de la connectivité à des zones de guerre. Tesla développe une autonomie de conduite complète. xAI construit une intelligence artificielle et propose déjà ses services aux gouvernements. Cette omniprésence dans tous les domaines a de quoi inquiéter. Et ce doute est intellectuellement honnête.
Mais pour parvenir à ses fins, Gail/Musk a besoin de la légitimité démocratique que représente Trump, d’un appareil d’État et de sa capacité à réglementer. Dans ce duo infernal, l’un tient les institutions, l’autre tient les infrastructures. Ensemble, ils forment un pouvoir à la fois élu et privé, national et planétaire. Les deux hommes partagent le culte du rapport de force, le mépris des contre-pouvoirs, la séduction des foules, et cette façon de présenter la brutalité comme de la sincérité. Ils se reconnaissent, car ils parlent le même langage de domination.
« Ruptures » montre cette affinité naturelle et deux visions du monde qui se rejoignent. L’une veut gouverner sans garde-fous démocratiques, l’autre entreprendre sans garde-fous réglementaires. À leurs yeux, la démocratie n’est qu’un obstacle.
Mais « Ruptures » reste un thriller, ne l’oublions pas. Lucia Guerrero ramène la grande mécanique géopolitique à hauteur de corps. Corps surveillés, corps assassinés, corps féminins toujours exposés et en danger. Le texte parle également de violences faites aux femmes et d’emprise. C’est sans doute une autre façon de dire que les différentes formes de domination, technologiques, politiques, économiques, restent très concrètes. Elles finissent toujours par s’exercer sur les individus, dans leur vie quotidienne et dans leur chair.
« Ruptures » est un roman du présent, ancré dans une réalité bien actuelle. C’est sans doute cela le plus inquiétant… et le plus jubilatoire ! Bernard Minier prouve qu’un thriller peut être bien davantage qu’un simple divertissement… Il peut être un outil de compréhension du monde. Rarement un texte aura autant collé à l’époque et réussi à conjuguer le plaisir de la lecture et l’intelligence du regard. Passionnant !
Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée
Editeur : XO
Sortie : 26 mars 2026
540 pages, 22,90 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Alice Taurand, 14 h 29 d’écoute.
Je suis totalement en phase avec ce que tu dis dans ton introduction, et ce que fait Minier, tant pis pour les grincheux et les aveugles.
Bonjour, ce livre est vraiment d’actualité et merci beaucoup pour cette excellente chronique.
Concernant Minier, j’en étais resté aux enquêtes de Martin Servaz. Merci donc pour cette mise à jour intéressante !
Quelle chronique ! si juste, si vraie, à la fois citoyenne, littéraire, technique et policière. Je ne sais ce que pourrait en penser Bernard Minier mais il me semble que, à vous lire, comme moi, il vous applaudirait. Merci à vous. Philippe
J’ai encore « les effacées » à lire. J’ai trouvé que Lucia était bien mystérieuse dans le premier opus.
THE chronique 😍.
Merci à toi pour le partage 🙏 😘
Heureusement, on a encore le droit d’écrire ce que l’on veut!😉
Entre ton article et l’interview que j’ai vue de l’auteur, j’ai très envie de lire ce livre (en espérant que commencer par un tome 3 soit envisageable !)
Et je me souviens de ce commentaire que tu as reçu sur tes « prises de position » (qui sont pour moi juste une preuve de ta stabilité mentale 😅). Si l’on ne commence pas un peu à se rebeller, nous finirons comme dans obsolète ou pire encore… vive les personnes qui ont le cran de se lever contre les abus, les absurdités, les dangers !
Oui tu peux tout à fait lire le tome 3 sans avoir lu les autres. Quant aux prises de positions, je n’ai plus l’âge de me laisser dicter ma conduite 😂