« Personne sur cette terre » est le premier tome de la trilogie du tueur à gages sans nom. Il est suivi par « Le temps des bêtes féroces » déjà paru et de « Las buenas intenciones » à paraître en français. Tout commence en Galice, en 1975. Un enfant regarde sa maison brûler. Il reconnaît, dans la lumière des flammes, les visages de ceux qui ont mis le feu. Son père est mort cette nuit-là. Toute sa vie, Julián Leal, portera l’image des visages familiers dans la lumière de l’incendie. Car, le danger ne venait pas de l’extérieur, mais du village lui-même. C’est sur cette plaie que repose « Personne sur cette terre ».
Trente ans plus tard, Julián Leal revient. Inspecteur de police à Barcelone, il rentre dans ce village galicien côtier qu’il a fui adolescent pour retrouver ses habitants qui savent tout et ne disent rien et où les secrets ont trop longtemps mariné dans les murs et dans les mémoires. Vient-il régler ses comptes ou simplement revoir ses amis d’enfance ?
Il s’agit ici de mon premier roman de Víctor del Árbol et j’ai été frappée par sa gestion de la construction narrative. Globalement linéaire, l’écrivain sème des retours en arrière au moment exact où il le faut pour expliciter un pan du passé. La partition s’écrit avec une rigueur absolue, mais est jouée avec la désinvolture de ceux qui savent construire une trame narrative. En sus des personnages, il y a dans « Personne sur cette terre », la voix d’un narrateur trouble et mystérieux dont le lecteur ne connaît pas le prénom.
Justement, parlons des personnages qui rendent ce roman absolument addictif. D’abord Julián, l’inspecteur de retour sur sa terre natale. Imparfait, peu intéressé par la notion de « héros » dans son métier, il traîne ses contradictions et ses névroses avec un mélange de résignation et d’entêtement. Mis sur la touche par son supérieur, et dans un état physique préoccupant, Julián n’est pas en quête de rédemption au sens hollywoodien du terme, il n’essaie pas de racheter ses fautes, il essaie simplement de comprendre comment il en est arrivé là. C’est entre culpabilité et lucidité que Víctor del Árbol installe son roman.
Son retour dans son village en Galice rouvre des plaies collectives que personne n’avait vraiment refermées. Les serments d’amitié d’enfance n’ont pas résisté aux années et aux compromis successifs. Et sous tout ça, une corruption tranquille profondément enracinée est mise à jour. Elle va des notables locaux jusqu’aux magistrats et aux hauts fonctionnaires… Elle fait partie du paysage depuis si longtemps que cela ne choque plus personne.
Dans « Personne sur cette terre », la cocaïne mexicaine, la toute-puissance des cartels, les hommes de pouvoir portant des masques de loup font loi. Partout, encore et toujours, les enfants paient pour ce qu’ils n’ont pas fait et ce qu’ils ne comprennent pas encore.
Les personnages secondaires ne sont pas en reste, et sont habités. Ainsi, Virginia, la coéquipière de Julián, est une femme de conviction qui a sacrifié sa vie personnelle sur l’autel de la justice sans jamais vraiment s’en rendre compte, et qui découvre peu à peu ce que cette abnégation lui a coûtée. Clara, qui a traversé l’enfer et le porte dans ses gestes, dans sa façon de regarder les gens avec cette distance méfiante de ceux qui ont appris que la confiance se paie cher. Soria, flic taiseux et loyal, dont la complexité se révèle lentement, par petites touches, et dont on comprend à retardement qu’il est peut-être le personnage le plus intègre de tout le roman. Heredia, le supérieur hiérarchique de Julián, dont la haine obstinée finit par ressembler davantage à une obsession personnelle qu’à de la rigueur professionnelle. Tous sont étrangement attachants et ont un rôle important à jouer.
Enfin, puisque c’est le titre de la trilogie, il y a dans « Personne sur cette terre » la voix du tueur à gages. Cette voix off ouvre le livre par un prologue à la première personne, et le referme en épilogue. Víctor del Árbol en fait un personnage sombre et fascinant qui tue méthodiquement. Il observe, juge, réfléchit à ce que signifie vivre en ayant choisi de faire commerce de la mort. Son humanité plutôt déconcertante rappelle sans cesse au lecteur que la frontière entre les bourreaux et les victimes n’est jamais là où on l’attendait, et que les monstres ont tous un visage parfaitement ordinaire.
Paradoxalement, c’est lui qui semble dire la vérité du roman : « Personne sur cette terre » n’est tout à fait innocent. Ni les salauds ni les figures qu’on voudrait admirer. Personne n’oublie. Personne ne pardonne. Víctor del Árbol installe très rapidement un inconfort moral qui joue avec nos nerfs.
Ce qui m’a accrochée dans ce roman, au delà d’une plume jamais lue auparavant, c’est qu’il y a en réalité deux enquêtes qui avancent en même temps, sans qu’on puisse vraiment les démêler. L’une est policière, avec ses cadavres et sa corruption bien réelle. L’autre est intime et concerne Julián. On tourne les pages pour suivre les deux, simultanément, et c’est addictif au possible. Une révélation concernant Julián arrive très rapidement dans le récit et change la perception que le lecteur a de lui. L’homme n’a plus rien à ménager, ni les autres ni lui-même, et cette liberté-là autorise tous les coups.
« Personne sur cette terre » est aussi un fabuleux récit d’ambiance qui repose sur alchimie assez singulière. La Galice y est âpre et brumeuse. Ce territoire a absorbé des décennies de secrets et pèse sur les personnages autant que leur propre passé. À cela s’ajoute l’année 1975, les traces que le franquisme a laissées derrière lui. Víctor del Árbol installe une tension qui monte sans jamais éclater tout à fait, comme un ciel d’orage qui refuse de crever. Ce premier tome laisse volontairement quelques zones d’ombre qui donnent envie de lire la suite, car l’écrivain n’a pas fermé toutes les portes.
Je ne peux que vous recommander ce roman noir qui prouve par la forme et par le fond comment les sociétés fabriquent leurs propres monstres, par l’accumulation de lâchetés ordinaires et de silences complices. Les enfants héritent des fautes de leurs pères. « Personne sur cette terre » n’avance sans affronter ses blessures.
Traduction : Alexandra Carrasco
Titre original : Nadie in esta tierra
Ce roman n’est pas un service de presse.
Disponible en poche chez Babel depuis le 11 mars 2026.
Editeur : Actes Sud / Babel
Sortie : 5 mai 2025
352 pages, 23,50 euros.
Existe en version audio pour Audiolib, lu par Bertrand Pazos, 10h37 d’écoute.
Victor Del Arbol a vraiment une très belle écriture. J’ai lu Le Fils du Père et La tristesse du Samourai qui sont vraiment de très bonnes lectures. Merci Aude de mettre en lumière cet auteur espagnol aujourd’hui.
Oui, je confirme : un excellent roman noir ! Je l’ai lu cette année et j’ai adoré. 😉
Moi aussi. C’est vraiment une lecture incroyable ! Superbe découverte
C’est tout à fait vrai : j’ai adoré son écriture. La traduction est excellente. Il y a tout ce que j’aime dans ce livre ♥️
Wooowww, quelle belle chronique 😍 Merci à toi pour le partage 🙏 😘
J’ai vu votre nom sous le dernier livre de Tatiana de Rosnay sur Babelio. Est-ce qu’il fera l’objet d’un post ici ? Est-il à lire ?
Merci de vos lumières pour m’éclairer.
https://leschroniquesdekoryfee.wordpress.com/2026/03/19/faut-il-toujours-croire-ce-que-racontent-les-ecrivains-tatiana-y-repond-dans-les-coeurs-sont-faits-pour-etre-brises/
Voici la chronique d’une collègue sur le dernier Tatiana de Rosnay 😉
Merci beaucoup pour le lien.
A priori une belle lecture.
Il faut que je relise cet auteur, tu m’en as convaincu 😉