Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Ilos de Marion Brunet

« Ilos» emprunte le chemin dérangeant d’un futur proche… un futur aux particularités glaçantes pour être parfaitement reconnaissable. Marseille, 2052. La Méditerranée a avalé une partie de la ville, les immeubles émergent à peine de l’eau comme des épaves verticales. Il n’existe plus vraiment de ville, plutôt deux strates qui coexistent mal. En haut, ce qui reste debout. En bas, la « ville basse », celle que la Méditerranée a reprise. On circule en barque dans ce qui fut des rues, l’eau a cette teinte brunâtre qui dit l’abandon, et les rats ont colonisé ce qui reste habitable. 

La montée des eaux, les tempêtes à répétition, les épidémies sonnent moins comme de la science-fiction que comme une simple extrapolation. Ce n’est pas le monde d’après l’apocalypse, c’est le monde de la dégradation continue, l’impression que la ville pourrit sur pied.

Dans ce décor sinistre, au centre de ce paysage abîmé, Marion Brunet place des adolescents qui ont appris à se débrouiller. Nolane et son frère Gal ont transformé l’état de catastrophe en « terrain de jeu » et en survie. Ils plongent dans les profondeurs pour récupérer ce que la mer n’a pas encore dissous, des objets dans ce monde englouti. Ainsi, ils deviennent des gamins experts en apnée et en débrouille, capables de lire une ville à l’envers. 

Sauf qu’un jour, Gal n’est plus là. Il meurt noyé juste avant le début des « Jeux », ces spectacles violents qui divertissent la foule et servent d’outil de contrôle au Commodore, cette figure de pouvoir qui possède une partie de la ville. « Ilos» devient alors la représentation ouverte de la blessure de Nolane, qui n’aura de cesse que de venger son frère. Elle se retrouve propulsée au cœur d’une énigme et découvre un réseau de jeunes engagés dans le sauvetage de réfugiés. Désormais, faudra-t-il négocier son droit à exister ? 

Au-delà de cette intrigue, il y a deux façons d’écrire des récits d’anticipation. On peut imaginer un ailleurs radical qui nous fascine par sa distance, ou on peut prolonger des lignes déjà tracées jusqu’à ce que le prolongement devienne intenable. Marion Brunet choisit résolument la seconde option. 

Rien dans « Ilos» ne relève d’un gadget narratif. Par exemple, le dérèglement climatique s’installe en toile de fond, banal, tant il est constant. 

Les inondations reviennent, les maladies circulent, les côtes s’effacent. L’érosion lente du monde tel qu’il a été connu transforme inexorablement la survie en routine. 

Or, ce chaos ne frappe pas tout le monde de la même manière. Marion Brunet déconstruit méthodiquement l’idée que, face à la catastrophe, nous serions tous égaux. Bien au contraire : les inégalités cristallisent. Ceux qui ont des ressources s’achètent des habitations en hauteur, des vaccins, des sauf-conduits. Les autres héritent de l’exposition maximale. « Ilos» relève d’une cartographie cruelle, car il montre comment la catastrophe écologique agit comme un révélateur social. 

Cette domination sociale se manifeste notamment à travers les « Jeux ». Un peu à l’image de « Hunger Games », les « Jeux » sont un outil de contrôle social. Le Commodore, cette figure de pouvoir qui possède une partie de Marseille, a compris quelque chose de fondamental : dans un monde qui se disloque, il faut occuper les esprits, canaliser la colère, transformer la frustration en spectacle. Ainsi, ces « Jeux » fonctionnent comme un exutoire.

De plus, on constate la brutalité que le pouvoir utilise pour organiser méthodiquement l’exclusion. Quand les ressources se raréfient, la violence se normalise. On parle de « gestion des flux », de « sécurisations de périmètres » plutôt que d’extermination. Les frontières deviennent des murs, l’accueil devient suspect, la solidarité devient illégale. Marion Brunet retranscrit avec lucidité cette transformation du vocabulaire. La langue rend acceptable ce qui devrait révolter. 

Les réfugiés incarnent la logique centrale du monde d’« Ilos» : quand le système vacille, il désigne ses propres boucs émissaires. Il y a les vies qui comptent et les vies excédentaires. Une question centrale traverse le récit : qu’est-ce qui détermine la valeur d’une vie quand les quotas de survie sont déjà remplis ?

En sus de l’atmosphère, l’une des belles trouvailles tient à ses personnages principaux. Ces adolescents n’ont pas connu le monde d’avant comme un paradis perdu. Ils ne pleurent pas sur un âge d’or, parce qu’ils n’en ont aucune mémoire personnelle. Or, cette absence de nostalgie change tout. Elle les rend pragmatiques, débrouillards, parfois durs. Ils savent pêcher, plonger, se taire au bon moment, mentir si nécessaire. Leur adolescence ne ressemble pas à une parenthèse enchantée : c’est un apprentissage accéléré de la survie.

Marion Brunet montre comment l’effondrement confisque l’enfance. Grandir, normalement, c’est découvrir ses possibles. Ici, grandir, c’est apprendre à limiter ses attentes. L’avenir ressemble à un terrain miné qu’il faut traverser avec méthode. Les « anciens » ont légué un monde en ruines, et les jeunes paient la note. « Ilos» tue l’âge des rêves…

Impossible de parler d’« Ilos» sans évoquer la présence obsédante de cette Méditerranée devenue hostile. Elle n’est pas seulement montée, elle a tout contaminé. L’eau a cette couleur opaque qui dit la pollution et la décomposition. La mer devient un environnement instable, imprévisible, qui peut nourrir ou tuer dans la même journée. 

« Ilos» décrit les rues englouties de Marseille, les appartements submergés, les commerces inondés. Tout gît désormais sous plusieurs mètres d’eau. Et il y a là une réelle ambivalence. La mer est à la fois un garde-manger (on y plonge pour récupérer des objets qui ont encore de la valeur), un terrain d’exploration (pour ceux qui maîtrisent l’apnée), et un tombeau permanent. Car chaque plongée est un pari avec la mort. 

Marseille y apparaît fascinante. La ville d’avant reste visible par en dessous. La civilisation est transformée en aquarium toxique. Et, le double visage de la mer, ressource ou menace, construit une tension permanente dans le roman. 

En conclusion, « Ilos» se révèle comme un présent déjà en train de se fabriquer. C’est une fenêtre sur un ailleurs qui agit comme un miroir grossissant. Et ce miroir révèle comment les mécanismes de domination, d’exclusion et de tri se renforcent quand les ressources se raréfient. Qui paie ? Qui décide ? Qui protège et qui est protégé ? Toutes ces questions structurent le monde d’« Ilos» et éclairent notre monde actuel. 

Pourtant, une lumière subsiste en la personne de Nolane notamment. Au-delà de la vengeance, elle choisit de combattre les inégalités. Dans l’ensemble, les adolescents du roman refusent de devenir de simples pions dans les calculs des puissants. Même menacée de toutes parts, cette résistance fragile continue de symboliser une possibilité. Tant qu’il reste des liens, tant qu’il reste une conscience du monde et une colère lucide, tout n’est pas joué. 

Dans ce tome 1, les enjeux sont posés, mais non résolus. Préserver son humanité devient peut-être l’acte le plus radical qui soit. Tous les adolescents d’« Ilos» bataillent pour rester humains dans un système qui les pousse à ne plus l’être. Marion Brunet trace ici une ligne de résistance : la jeunesse pourrait sauver le monde parce qu’elle est la seule à encore croire qu’il peut l’être. Rendez-vous pris pour le tome 2…

Achat personnel, hors service de presse.

Editeur : PKJ

Sortie : 7 mars 2024

240 pages, 16,90 euros

Existe au format audio chez Lizzie, lu par Alice de Ferran, 5h42 d’écoute.

Découvrez aussi : Hyper, Emilie Chazerand.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

 

5 réflexions sur “Ilos, Marion Brunet.

  1. Ça fait un petit moment que je vois passer cette saga. Peut-être que je lirais le premier tome.

  2. Aude Bouquine dit :

    En audio c’est super 👍

  3. laplumedelulu dit :

    Alors cette fois ci, ce sera sans moi 😁. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  4. Patricia Brassinne dit :

    Bonjour
    J’apprécie beaucoup les dystopies, je me laisserais bien tenter.
    Merci pour cette chronique

  5. Aude Bouquine dit :

    C’est du Young Adult mais ça vaut le coup.
    Avec vous lu « Obsolète » de Sophie Loubière ?

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