Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Douze ans après de Lisa Garnder

« Douze ans après » est le troisième tome des aventures de Frankie Elkin. Cette jeune femme ne possède pas de badge de police, et aucune légitimité institutionnelle. On l’engage pour retrouver des personnes disparues. Elle se déplace sur le territoire américain, là où des laissés pour compte font appel à elle. Après Boston dans « L’été d’avant », les montagnes du Wyoming dans « Dernière soirée », nous voici sur un atoll à une heure d’Honolulu.

Dans cet opus, Frankie rencontre Kaylee Pierson, une condamnée à mort qui la supplie de retrouver sa sœur Leilani, disparue depuis douze ans. À Pomaikai, une île au large d’Hawaï, un magnat de la tech a l’intention de construire un écolodge de luxe. Or, c’est près de lui que Leilani a été vue pour la dernière fois. 

J’aime beaucoup cette héroïne de Lisa Gardner, car elle n’est pas conventionnelle. Elle ne possède rien, et sa façon de vivre ressemble davantage à une vocation monastique. Son existence est vouée aux disparus, ces fantômes administratifs que les dossiers rangent sous l’étiquette « affaires classées ». Elle évolue sur un territoire de marge. Cette position « d’outsider » lui confère une lucidité que les professionnels ont souvent perdue. Là où les institutions, telles que la police, voient uniquement ce que leurs grilles de lecture autorisent, Frankie regarde autrement. Elle pose des questions dérangeantes et s’accroche à des détails jugés négligeables.

L’autrice en a fait un personnage traversé de fêlures. Frankie avance avec ses démons personnels et cette lutte silencieuse qu’elle mène chaque jour contre elle-même et contre son alcoolisme. Sa fragilité irrigue chacune de ses décisions. C’est une femme qui tient debout parce qu’elle refuse de lâcher prise.

Le point de départ de « Douze ans après » est une jeune femme engloutie par le temps. La piste est maigre et fragile. À l’instar des tomes précédents, ces disparus n’intéressent plus personne. À mon avis, cette série de Lisa Gardner associe beaucoup disparition et précarité. Elle vient cartographier l’invisible et faire un relevé topographique des angles morts sociaux. C’est tout l’intérêt. 

Pourquoi certaines disparitions déclenchent-elles des mobilisations nationales quand d’autres sont vite abandonnées ? Lisa Gardner montre comment la race, la classe sociale, le genre déterminent l’ampleur de la réponse collective. Le chiffre de 12 ans représente une frontière au-delà de laquelle une disparition devient gênante à rouvrir. Comme si le temps écoulé transformait la victime en archive poussiéreuse. La société a une temporalité de la disparition différente. Les institutions se mobilisent les premières semaines, puis ferment lentement les dossiers. Frankie refuse ce calendrier.

Dans ce tome-ci, la nature joue à nouveau un rôle de protagoniste. Elle est même un adversaire sérieux. Dans l’ensemble, le lieu de recherche est presque toujours un milieu hostile où chaque pas compte, où l’épuisement devient une menace tangible, où le chaud (ou le froid) s’insinue dans les articulations. Cette dimension survivaliste amplifie considérablement la tension du roman. 

Dans « Douze ans après », l’écriture est encore une fois très sensorielle, et, dans la version audio, le lecteur sent l’humidité qui s’insinue partout, la fatigue contre laquelle il faut lutter, les éléments météorologiques qui se transforment en ennemis potentiels. La faune et la flore sont très présentes, et cela apporte quelque chose de plus à l’histoire. L’environnement devient un piège ou une force. Lorsque l’isolement est total, les conséquences aux recherches peuvent coûter très cher.

Dans ce tome 3, j’ai pris conscience qu’autour de Frankie gravitent souvent des personnages rongés par le remords. Les disparitions ne creusent pas seulement un vide, elles figent des existences entières dans l’attente. Les proches deviennent des funambules émotionnels, condamnés à osciller entre l’espoir délirant et le deuil impossible. Frankie porte elle aussi son fardeau et, sans c’est doute grâce à cela qu’elle comprend si bien les autres. Retrouver quelqu’un équivaut presque à réparer un petit morceau d’elle-même. Son alcoolisme est une addiction remplacée par une autre, l’obsession de chercher et de trouver. Sa quête revêt alors une résonance singulière. Elle ne peut pas s’arrêter parce que c’est cela qui la maintient à flot. 

De la même façon, dans les enquêtes de Frankie, personne n’est tout à fait innocent, personne n’est entièrement coupable. « Douze ans après », cultive l’ambiguïté comme oxygène. Tout le monde a une bonne raison de mentir, même Frankie. On cherche moins « qui a fait quoi » que « pourquoi chacun a choisi de se taire ». Ici, le mal s’habille de lâchetés ordinaires, de compromissions qui finissent par former une chaîne étouffante. Dans ces petites communautés isolées où tout le monde se connaît, le silence apparaît comme une forme de survie collective. Frankie ne maîtrise pas ces codes, et ne respecte pas ces frontières invisibles.

Pourtant, il faut être honnête… le roman accumule les promesses qu’il ne tient pas tout à fait. L’ambition narrative du début s’essouffle peu à peu. Le lecteur attend une augmentation du rythme, ce moment où tous les fils se nouent dans une révélation fulgurante, mais quand il arrive, il sent le « bricolage ». Les dernières pages dévoilent une vérité qui manque cruellement d’ancrage avec ce qui précède. 

En réalité, le problème est double. 

Objectivement, il ne se passe pas grand-chose pendant de longues portions de « Douze ans après ». Dans la version audio lue par Maia Baran, c’est peut-être moins gênant, mais j’imagine les lecteurs de la version papier. On piétine. On tourne autour du même périmètre, on interroge les mêmes personnes qui livrent les mêmes demi-vérités, on fouille le même terrain hostile sans que cela produise véritablement d’avancées. Il y a une forme d’enlisement narratif. Le lecteur attend une montée en tension qui tarde, tarde, tarde encore. 

Ensuite, quand le dénouement survient, il sonne faux. Les révélations finales arrivent comme des cheveux sur la soupe… On n’y croit pas. La fin semble avoir été posée là pour résoudre une équation sans se soucier réellement de la crédibilité que cela apporte au récit. Il manque cette impression que les pièces du puzzle ne pouvaient s’assembler autrement. Les motivations des coupables semblent choisies par facilité.

Dans ce tome-ci, Lisa Gardner a sacrifié la mécanique du suspense et de la crédibilité au profit de l’atmosphère et des personnages. 

Chaque lecteur décidera quelle importance donner à cet objet hybride un peu bancal.

Néanmoins, je dois avouer que l’audio a été un assez bon remède aux failles narratives. Maia Baran a su transformer les passages contemplatifs en expérience, et l’ennui en ambiance. Ce qui pèse à la lecture devient presque agréable à l’écoute. Le piétinement se métamorphose en atmosphère qui enveloppe.

Elle incarne la voix de Frankie depuis le début et j’aime beaucoup la façon dont elle lui donne vie. La vulnérabilité du personnage passe par sa voix. 

La version audio de « Douze ans après » rend les invraisemblances finales un peu moins visibles. En effet, à l’écoute, on a moins le réflexe de revenir en arrière pour vérifier la cohérence. On se laisse porter. Paradoxalement, l’audio atténue le problème des révélations peu crédibles. Le twist bancal passe mieux quand on se laisse porter par le flux sonore. Une narratrice talentueuse comme Maia Baran crée aussi de la tension là où le texte n’en offre pas. Elle « réorchestre » le rythme défaillant du roman et rend le texte meilleur qu’il n’est en réalité. 

Avec « Douze ans après », Lisa Gardner livre un thriller aux ambitions fortes, même si l’exécution narrative ne suit pas toujours. En réalité, on y revient pour Frankie Elkin, et pour quelques réflexions sur notre société. C’est un roman d’atmosphère plus qu’un véritable thriller, sans doute sublimé par la version audio qui en estompe les défauts.

Traduction : Cécile Deniard

Titre original : «Still see you everywhere» 

Roman papier reçu en service de presse, version Audio écoutée via mon abonnement Nextory — Chronique non rémunérée 

Editeur : Albin Michel

Sortie : 2 janvier 2026

464 pages, 22,90 euros

Existe au format audio pour Audiolib, lu par Maia Baran, 11h05 d’écoute

 

Chronique: Dernière soirée, Lisa Gardner.

Chronique : L’été d’avant, Lisa Gardner.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

9 réflexions sur “Douze ans après, Lisa Gardner.

  1. laplumedelulu dit :

    Au moins, tout le monde est d’accord pour dire que c’est le moins bien des trois. Il me reste les deux premiers de Frankie à découvrir. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘

  2. Aude Bouquine dit :

    Oui clairement. Mais je recommande quand même la version audio qui est divertissante.

  3. Franchement, je pense que je ne vais pas le lire. Je préfère rester sur ma bonne impression des deux précédents tomes. Finalement, je vais continuer de me plonger dans les D.D. Warren, qui pour l’instant ne m’ont jamais déçue.

  4. Sincèrement, moi il m’a beaucoup plu, même si c’est vrai que la fin a été un peu bâclée. Mais j’ai savouré la lenteur et l’aspect un peu contemplatif, pour une fois. Je pense que tu as raison, on y retourne pour Frankier 😊

  5. Aude Bouquine dit :

    Celui-ci passe très bien en audio mais quand tu analyses le livre en profondeur… ouais bof

  6. Aude Bouquine dit :

    Elle est super cette héroïne. Dans ce tome, on apprend bcp sur Hawaï que j’ai eu la chance de visiter.

  7. Oh, ça devait être magique !

  8. Aude Bouquine dit :

    Les paysages sont magnifiques oui ( si on exclut les grands condos de bord de mer, une spécialité bien américaine)

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