Difficile de parler de ce dernier tome des années glorieuses sans commencer par une sensation précise, presque physique : celle de quitter quelqu’un. Je referme moins un roman que je ne prends congé d’une famille, dans ses élans comme dans ses failles. Les Pelletier se sont installés au fil des pages avec une présence si tangible qu’on les quitte avec un pincement réel, comme si l’on abandonnait des proches à leur propre vie.
« Les belles promesses » clôt une lignée saisie au moment où un monde bascule et où une dynastie se défait sous le poids conjugué de l’Histoire et de ses propres fautes. Tout converge sans s’alourdir, les grandes thématiques ne viennent pas démontrer, mais résonner avec des vies que l’on connaît déjà. Pierre Lemaitre resserre, donne du sens aux tomes qui précèdent, et laisse derrière lui une constellation de destins traversés par la guerre, le progrès, les illusions de la réussite.
Tout cela se déroule d’ailleurs sous le regard silencieux de Joseph, le chat de la famille. Témoin immobile et omniscient, il assiste à chaque scène. Joseph sait tout, lui. Il traverse les pièces, observe, et sa présence récurrente finit par devenir le fil rouge discret d’une saga où les humains s’agitent tandis que lui, imperturbable, continue de veiller.
Mais revenons aux Pelletier eux-mêmes. Dans « Les belles promesses », la famille est ici un héritage à interroger. Il est question de nom à défendre ou à salir, de culpabilités à transmettre autant que de gestes de courage. Jean, dit Bouboule, incarne cette tension entre ascension sociale et fragilité intime. Auteur d’un geste héroïque, il demeure habité par la culpabilité, rongé par une douleur silencieuse qu’aucune gloire ne parvient à effacer.
Autour de lui, chaque membre de la fratrie porte une part du récit familial. La famille est ici un théâtre de luttes, de manipulations, d’affections heurtées et d’intérêts divergents. Cette complexité et cette absence totale d’angélisme font naître un attachement profond. Les Pelletier sont imparfaits (comme nous), parfois injustes, souvent aveugles, mais leur humanité finit par nous faire devenir intimes.
À mesure que l’on avance dans « Les belles promesses », on découvre aussi la manière dont le roman dissèque avec lucidité la fabrication sociale et politique de la réussite. Le geste héroïque de Jean ouvre un capital symbolique considérable que Geneviève, son épouse, entreprend d’exploiter méthodiquement. Tout doit être « essoré jusqu’à la dernière goutte ».
Le récit montre, scène après scène, comment les réseaux, les combines et la communication supplantent le mérite. J’ai apprécié que Pierre Lemaitre mette en scène la banalité d’une corruption douce, assumée par des personnages qui se disent simplement « réalistes ». Personne n’est entièrement coupable ni totalement innocent.
Cette mécanique de la réussite ne peut se comprendre sans son pendant : la violence sociale qui traverse « Les belles promesses ». La violence de classe irrigue chaque page, presque toujours incarnée dans des scènes concrètes. La manière dont Geneviève traite sa sœur Thérèse, par exemple, la reléguant au rôle de domestique dit plus sur le mépris social que bien des discours. Le regard des puissants sur les « petits » est omniprésent.
Et c’est dans le grand chantier du périphérique que cette violence prend sa forme la plus spectaculaire. La visite de Jean et Geneviève sur le chantier offre l’une des scènes les plus fortes du livre. Le périphérique y apparaît comme une gigantesque ceinture de béton et d’acier, justifiée au nom du progrès et de l’automobile érigée en fétiche moderne.
Mais la splendeur technique a son envers. Paris se transforme sous des travaux titanesques, pressés, qui avancent sans se soucier de ce(ux) qu’ils écrasent. J’ai été frappé par la manière dont le roman montre très bien ce que cela signifie concrètement. On assiste là à un télescopage tragique entre une grande violence sociale et celle d’un territoire que l’on bouscule, et que l’on sacrifie sans se retourner.
Derrière ces violences du présent, le traumatisme de la guerre d’Algérie affleure constamment « Les belles promesses ». À travers un nouveau personnage, hanté par les entrailles de ses camarades déchiquetés, la guerre apparaît comme une culpabilité diffuse qui ronge la vie quotidienne, interdit le repos, contamine jusqu’aux décisions économiques. Les cauchemars, une manière de vieillir trop vite, disent la marque durable de ce conflit sur les corps et sur les paysages intérieurs. La guerre d’Algérie s’inscrit sous la peau, comme une blessure tapie dans les silences, dans les colères mal contenues, dans certaines incapacités à aimer ou à dire. Parce qu’elle touche des personnages auxquels on tient, elle prend une densité particulière.
Parallèlement à ces bouleversements urbains, « Les belles promesses » suit aussi la transformation du monde rural. Là encore, j’ai été sensible à la patience avec laquelle Pierre Lemaitre déploie ce récit. C’est la fin d’une agriculture de subsistance et l’entrée dans une logique de rationalisation et de productivisme. Certains passages font d’ailleurs énormément penser à des événements actuels, et il est impossible de ne pas en faire un parallèle. Il y a dans ces pages des choses qui serrent le cœur…
Mais le roman ne se contente pas de raconter ces drames intimes. Il montre aussi, avec une ironie grinçante, comment la respectabilité et les rites sociaux jouent un rôle décisif comme écrans et comme armes symboliques. Le texte dans son ensemble est un théâtre où le pouvoir se donne en spectacle pour se légitimer lui-même. On assiste, fasciné (et un peu écœuré), aux dessous de ces rituels.
Dans cette machinerie de la représentation, les médias tiennent une place centrale. Presse à scandale, hebdomadaires à sensation, manchettes tapageuses, lettres anonymes, interviews biaisées, slogans moraux fabriquent un récit qui précède et déforme la vérité.
Et au cœur de toute cette agitation, il y a les enfants. L’enfant occupe une place centrale dans ce roman, toujours situé au cœur des enjeux les plus brûlants. Il est à la fois objet d’amour, symbole moral et, parfois, levier financier. Qu’il s’agisse de Colette, de Philippe ou d’un autre enfant apparu dans ce dernier tome, l’enfance devient un terrain de projection, mais aussi un espace de conflits, jusqu’à se transformer en enjeu judiciaire et médiatique.
En miroir, Philippe et Colette se retrouvent eux aussi pris dans des logiques qui les dépassent. Philippe, instrumentalisé par sa mère, traverse une adolescence déchirée entre la fierté de porter le nom d’un héros et la honte d’être le fils d’une femme pour qui tout devient stratégie. Colette, la rebelle, partage avec lui une blessure fondatrice.
Cette place donnée à l’enfant intensifie la question de la filiation. Que transmet-on réellement ? Un nom, certes, mais un nom désormais chargé, associé à des événements précis. L’héritage n’est plus seulement affectif ou symbolique, il devient lourd, encombrant, parfois impossible à porter.
Ce qui m’a aussi beaucoup plu dans « Les belles promesses », c’est le ton. Il y a parfois beaucoup de gravité, mais surtout, cette capacité à glisser, au détour d’une scène, une pointe de tendresse ou d’humour. Un regard, une réplique, une situation légèrement décalée suffisent à alléger l’ensemble. Ce ton parfois doux, parfois ironique, donne au récit une respiration précieuse. Il empêche la fresque de devenir pesante et rappelle que la vie, même traversée par des drames, reste faite de contrastes.
J’ai eu le sentiment que si l’on s’attache autant aux Pelletier, c’est parce qu’ils semblent vivants. Ils vieillissent, changent, se trompent, reviennent parfois sur leurs certitudes. L’auteur leur laisse le temps d’exister. Il raconte simplement, fort d’une grande confiance dans le pouvoir du récit. J’ai aimé cette sensation que rien n’est précipité, que le roman se donne le temps qu’il lui faut, comme la vie. Cette manière de laisser les choses advenir, de faire confiance au temps long est celle d’un véritable raconteur d’histoires.
Arrivée aux dernières pages, j’ai senti monter une résistance silencieuse. J’ai lu plus lentement. Je savais que la fin approchait, et je n’avais pas vraiment envie d’y être. Dans l’épilogue, la nouvelle génération est déjà en marche, prête à vivre à son tour ses drames et ses tentatives de réparation.
C’est sans doute là que réside la grande force de ce dernier tome… En refermant « Les belles promesses », on continue d’habiter avec les Pelletier, de se demander ce que deviendront tous ces personnages qu’aucune conclusion ne parvient à enfermer tout à fait. Le roman s’achève avec la sensation d’avoir partagé un morceau de vie complet, jusqu’à la clôture d’une dynastie, et la peine très concrète de quitter cette famille qui, tome après tome, a conquis une place dans la mémoire du lecteur.
Je referme ce livre avec le sentiment très net de laisser derrière moi une véritable famille de papier, plus vivante que bien des êtres réels. Quitter ce livre, c’est accepter de ne plus suivre ces personnages qui m’ont accompagnée durant plusieurs heures. Et cette difficulté-là est sans doute le plus beau compliment que l’on puisse faire à un roman. Quelque part, je le sais, les Pelletier continueront à vivre en moi. Et Joseph, lui, continuera de veiller comme il l’a toujours fait.
Livre reçu en service de presse — Chronique non rémunérée
Editeur : Calmann-Lévy
Sortie : 6 janvier 2026
512 pages, 23,90 euros
Existe au format audio chez Audiolib, lu par l’auteur, 12,28 heures d’écoute.
Chronique du tome 3 : Un avenir radieux, Pierre Lemaitre.
Chronique du tome 2 : Le silence et la colère, Pierre Lemaitre
Chronique du tome 1 : Le grand monde, Pierre Lemaitre
D’autres avis sur le roman – Babelio –

