Certains personnages de littérature résistent au temps, traversent les siècles et les mémoires et contribuent à ce cri, « Je voulais vivre », eux qui ne sont que personnages de papier. Parmi ceux-là, « Les trois Mousquetaires » ont envahi l’imaginaire collectif par les nombreuses adaptations dont ils ont fait l’objet. Qu’en est-il de Milady de Winter, cette femme étrange et mystérieuse qui traverse le roman d’Alexandre Dumas ? Forte d’incarner la femme fatale par excellence, dangereuse, manipulatrice, espionne au service d’un certain cardinal de Richelieu, que savons-nous réellement d’elle ? Condamnée par d’Artagnan, exécutée tel un monstre, la voix de Milady s’est tue, étouffée par les trop nombreuses voix masculines chargées de conter son histoire. Adélaïde de Clermont-Tonnerre lui redonne la parole dans « Je voulais vivre », un texte vibrant et romanesque de cette rentrée littéraire.
Voici l’histoire d’une femme sans passé qui devient une femme de pouvoir. Son existence commence véritablement par cette nuit glaciale où elle apparaît, transie de froid, devant le Père Lamandre. À peine âgée de six ans, les pieds en sang, affamée, elle est prise en charge par ce prêtre qui l’appellera Anne. Pour comprendre la femme, il convient de remonter à l’enfance. Enfant abandonnée, privée de famille, Anne doit se construire une armure.
Les années passent, Anne se marie avec Olivier. Ce mariage lui promet un rang, un nom, une assise sociale. Elle ne laisse entrevoir que ce qu’Olivier désire d’elle. Elle n’oublie pas la nuit où, un autre homme l’a marquée au fer en apposant sur son épaule le sceau de l’infamie. Ainsi, cette « étiquette » indélébile lui assigne une faute visible par tous. C’est précisément là qu’Anne devient Milady.
La première partie de « Je voulais vivre » invite le lecteur à connaitre cette femme dont les blessures d’enfance, le fer rouge de l’âge adulte, lui redonnent chair et sang. Adélaïde de Clermont-Tonnerre déplace le projecteur du roman de Dumas sur Milady. Et c’est désormais sur elle que toute l’attention se porte. C’est tout le génie de cette histoire : l’autrice ne nie pas le récit de Dumas, elle le contourne pour laisser voir la figure oubliée et honnie. On trouve dans « Je voulais vivre », les mêmes lieux, les mêmes personnages, les mêmes intrigues de cour, les mêmes complots que dans « Les trois mousquetaires ». Seule la lumière d’une femme dévie le centre de gravité d’origine.
Contrairement à l’œuvre de Dumas où le monde appartient aux hommes, qui défendent l’honneur et font vœu de fidélité, et où les femmes sont souvent objet de désir ou d’intrigues, « Je voulais vivre » met en lumière une femme, aussi intelligente, que séduisante. C’est Milady qui se retrouve face à un monde d’hommes. Ce changement de perspective est tout à fait réjouissant.
Mais, « Je voulais vivre » narre aussi l’histoire de plusieurs injustices percées à jour. De la femme qui n’a le droit d’exister que par son époux, à celle qui refuse les injonctions de la société, le chemin du récit est long. Et vous verrez que, malgré les crimes dont on l’accuse, il n’est pas difficile de développer des émotions à son égard. L’histoire de cette femme est celle d’une féministe avant l’heure quand exister socialement, politiquement et symboliquement n’était que pure chimère.
Les manipulations, les empoisonnements, les trahisons de Milady n’absolvent pas la femme. Ils prennent seulement une autre couleur alors que Adélaïde de Clermont-Tonnerre décline toutes sortes de nuances dans ces zones grises. Cette diffraction permet de réinterroger un « mythe » et de redonner la parole à une femme condamnée dans le roman de Dumas.
Comme dans tous les romans de cape et d’épée, « Je voulais vivre » met l’accent sur les complotismes liés à la politique. De tout temps, celle-ci a fabriqué des monstres. Milady a été l’instrument de Richelieu, ce stratège redoutable. Évidemment qu’il a trouvé en elle un relai idéal pour se débarrasser de ses opposants, elle qui avait déjà le désir de vengeance en elle. Même dans ce domaine précis, Adélaïde de Clermont-Tonnerre montre à quel point Milady est autant victime que bourreau. Son prix est la liberté.
En toute honnêteté, je ne pensais pas pouvoir me passionner autant pour la révision d’un mythe. Il faut dire que l’idée de départ est assez épatante. L’écrivaine s’est servie des quelques indices laissés par Dumas pour déployer une trame narrative tout à fait cohérente (et passionnante). Ne cherchez pas ici une trahison des trois mousquetaires, mais plutôt une relecture respectueuse. Adélaïde de Clermont-Tonnerre a trouvé comment combler les blancs de l’histoire d’origine, et a redonné une voix à celle qui n’avait que des mots d’hommes pour la décrire. Je trouve réjouissante l’idée que la littérature rende cette perspective de réécriture possible !
Enfin, j’ai vraiment adoré la modernité du style d’écriture pour faire le récit d’une légende d’hier. L’écriture de Adélaïde de Clermont-Tonnerre est contemporaine tout en gardant le souffle romanesque nécessaire à ce type de roman. Car, il faut le dire « Je voulais vivre » est profondément romanesque. Et que cela fait du bien dans cette rentrée littéraire où l’autofiction règne en maître ! Cette voix contemporaine autorise la proximité avec le lecteur qui se passionne intensément pour cette femme et son destin. Quant aux scènes de cour, aux dialogues aiguisés, ils apportent au texte une densité qui n’a rien à envier au feuilleton de Dumas. La trajectoire intime de Milady nous suspend littéralement au récit tant elle fascine par sa volonté de survie, et son audace. Entrer dans ses pensées, ses colères, et ses failles est un cadeau littéraire inestimable.
J’ajoute que la version audio lue par Claire Cahen amplifie la profondeur et de l’intensité du récit de Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Si vous en avez l’occasion, je vous recommande chaudement de la tenter.
Pour conclure, j’ai passé un moment hors du temps avec « Je voulais vivre ». Je n’avais pas envie de quitter les personnages ni cette histoire pour laquelle j’ai eu une fascination inattendue. La littérature me réserve encore bien des surprises…
Editeur : Grasset
Sortie : 20 août 2025
480 pages, 24 euros.
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Claire Cahen, 11h59 d’écoute.

