« Ce roman puise ses racines dans l’un des génocides les plus terrifiants de l’histoire de l’humanité, celui des Tutsi au Rwanda. » Ainsi se termine « Les ombres du monde » dans les précisions données par Michel Bussi. Ainsi s’achèvent cinq cent soixante-seize pages qui laissent exsangue, tant ce texte est puissant par son propos et formidable par son caractère romanesque. Pour raconter la grande Histoire, Michel Bussi ouvre son roman comme s’il s’agissait d’un conte « Il était une fois un petit royaume grand comme un département français. », mais ce qui va suivre est très différent. Nous sommes en avril 1994, au lendemain de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. Abattu par missile, cet événement devient le déclencheur de l’un des génocides les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité.
« Tu commences à comprendre ? Pas de chambres à gaz ici, pas de mitrailleuses lourdes, pas de solution finale inventée par des savants. C’est un génocide agricole, commis par des meurtriers équipés d’outils archaïques, mais aucun n’a jamais été aussi efficace depuis que l’humanité existe. Un million de morts en cent jours, plus de dix mille par jour. Même les nazis n’ont pas fait mieux. »
Trente ans plus tard, en Normandie, une famille s’apprête à fêter Noël. Maé, 15 ans, ouvre ses cadeaux avec sa mère Aline et son grand-père Jorik : une cassette de chants rwandais insérée dans un vieux magnétophone rouge, un cliché des gorilles dans leur habitat naturel, et 3 billets d’avion pour le Rwanda. Maé sait très peu de choses sur ses origines rwandaises, mais, dans l’avion, son grand-père lui confie le journal d’Espérance, sa grand-mère, rédigé entre 1990 et 1994. Il s’ouvre sur la rencontre improbable entre une professeure de mathématiques rwandaise, et son grand-père, alors parachutiste dans l’armée française.
Entre passé et présent, « Les ombres du monde » se déploie sur un va-et-vient constant entre deux temporalités, et une double quête. Dans le passé, Michel Bussi décortique les événements historiques et livre peu à peu des vérités effrayantes du conflit. Dans le présent, Maé découvre sa famille et prend conscience de ses origines. Cette architecture narrative permet au lecteur de ressentir la tension des événements au Rwanda et d’éprouver, en même temps que Maé, l’importance de ses découvertes.
Depuis son plus jeune âge, Jorik entretient les racines rwandaises de Maé par des contes, des chants et une fascination certaine pour les gorilles. Elle ne connaît pas les montagnes verdoyantes de ce petit pays, mais a souvent exprimé le désir de s’y rendre. Quant à sa mère qui a quitté le Rwanda à l’âge de 3 ans, elle ne se souvient de rien et ne ressent pas la nécessité d’en savoir plus sur ses origines. Plus qu’un cadeau et la promesse d’un beau voyage, les trois billets d’avion offrent en réalité un droit de savoir.
Cette quête des origines se tisse sur plusieurs générations. À travers le journal intime, Maé noue avec Espérance un lien d’une beauté inouïe. J’ai adoré les parties au présent pour la grâce de ce lien autant que pour les informations qu’on y déniche sur le passé. La réappropriation de soi à travers l’Histoire fait de Maé l’héritière d’un peuple, d’une culture, et d’une solidarité implicite. L’identité n’est jamais un état figé, elle se compose de multiples fragments du passé et du présent pour devenir un grand tout qui nous façonne. En cela, l’évolution de Maé, la découverte de l’histoire de sa famille, la force des liens permettent aux « ombres du monde » de faire don de moments de tendresse, de beauté, d’empathie et d’amour.
Mais, « Les ombres du monde » est surtout un récit de mémoire, de levée du silence et de transmission. Michel Bussi travaille sur ce roman depuis 1994, il deviendra un passeur des faits, à l’image du journal d’Espérance. Le traumatisme collectif qui marque la famille de Maé affecte également toute une communauté à une échelle plus large. Ce qui n’a jamais été raconté à voix haute, avec preuves à l’appui, doit maintenant être révélé. La vérité est douloureuse, mais n’est-elle pas nécessaire ? Il est temps d’y faire face, de dénoncer les faits au risque de raviver les blessures.
Le choix du roman historique permet à l’écrivain d’entremêler l’histoire intime et l’Histoire collective. La réalité historique s’allie avec le romanesque pour rendre l’ensemble plus clément et ne pas rebuter par la gravité du sujet. N’ayez pas peur de vous y plonger, il saura ravir les plus rétifs qui ne sont attirés que par la fiction pure. Pourtant, et j’en suis intimement persuadée, « Les ombres du monde » restera une œuvre-témoignage puissante dans la mémoire collective, car, elle oblige à une réflexion sur ce que nous faisons, ou pas, face à la violence et à l’injustice. Ignorer, se taire, ne pas agir, c’est déjà prendre position, et le Temps ne fait pas disparaître les fautes. Au contraire, il les met en lumière. L’âme du roman relève autant les crimes commis que les silences ou les volontés de les dissimuler.
« Ce 6 avril 2044 est une date qui restera dans les livres d’histoire. Comme pour la responsabilité de la France dans la déportation et l’extermination des Juifs français, il aura fallu cinquante ans pour qu’un chef d’État ose la confesser, avec ces mots du président Chirac restés gravés : reconnaître les fautes du passé, c’est défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. Cinquante ans… C’est le temps nécessaire pour que les principaux acteurs disparaissent, le lobby des grands commis de l’État, des militaires et des élus, au pouvoir en 1994, qui refusaient toute repentance. Et maintenant ? Qu’ont-ils gagné ? N’est-il pas préférable d’avouer sa responsabilité quand on est vivant plutôt que de passer à la postérité pour des actes abominables qu’on a toujours niés ? La mémoire collective finit toujours par triompher. »
Ce que fait dire Michel Bussi à l’un de ses personnages ici me semble essentiel, et nous oblige à regarder les conflits qui agitent le monde en 2025. L’Histoire finit toujours par rattraper les silences, et l’absence d’action. Les plaies de la mémoire collective ne s’effacent pas. Comment ne pas penser à la guerre/génocide* Gaza-Israël, ou à celle en Ukraine ? Des tragédies humaines sont en train de s’écrire, avec les mêmes ingrédients que celles d’hier… Populations civiles bombardées, massacres perpétrés, et surtout, absence d’action de grandes nations qui laissent faire, tout en condamnant verbalement. Comme à Kigali en 1994, les grandes puissances constatent, appellent à des cessez-le-feu, mais n’interviennent pas.
L’Histoire jugera notre inaction. L’Histoire osera faire le bilan des responsables et des responsabilités. L’Histoire tranchera sur nos passivités. Il sera difficile de dire que nous ne savions pas, quand des images circulent en continu sur nos chaînes de télévision. Passivité rimera alors avec complicité.
« Les ombres du monde » démontre bien qu’il n’y a rien à gagner à tourner les yeux ou à minimiser nos responsabilités. Bien au contraire. Nous serons tous jugés très sévèrement, et le calcul économique ou diplomatique ne nous sera d’aucun secours. Nous serons moralement coupables de nos inerties.
Car, dans « Les ombres du monde », Michel Bussi dit la vérité. « En effet, les événements racontés dans ce roman, aussi incroyables et effroyables qu’ils soient, sont tous tristement réels. » Il décortique les manipulations politiques, les mécanismes de propagande et de désinformation, les mises en scène orchestrées par le pouvoir en place pour obtenir des interventions militaires de pays dits « amis ». Dans le texte, il prouve bien à quel point la guerre des récits appartient à ceux qui détiennent les informations. Il est ainsi plus aisé de les façonner à leur avantage.
Il n’hésite pas non plus à mettre en lumière les responsabilités et implications de la France dans ce génocide. « Les ombres du monde » n’est pas un texte politiquement correct. À travers les yeux d’Espérance, la position de la France apparaît comme très ambivalente. Officiellement protectrice, elle est en réalité complice d’un système qui prépare un génocide. L’inaction à des moments clés et la peur de faire de mauvais choix diplomatiques ont contribué à exterminer toute une partie de la population, « les cancrelats », donc le peuple tutsi.
Michel Bussi sort ici de sa zone de confort et je salue sa volonté, sa détermination et son courage d’avoir pris cette route où personne ne l’attendait. Mais, Michel Bussi reste Michel Bussi, le roi du twist que personne ne voit venir. Habitué aux intrigues à tiroirs, il excelle ici à surprendre son lectorat avec plusieurs rebondissements saisissants ! Vous risquez fort d’être abasourdis par l’ingéniosité de sa construction narrative qui permet de laisser échapper ses révélations. J’ai pris un plaisir fou à me faire avoir comme une débutante !
En conclusion, sachez que « Les ombres du monde » est une lecture qui émeut autant qu’elle dérange par l’ampleur des révélations qu’elle contient. Le roman est aussi romanesque que réaliste. Le dosage des deux fonctionne à merveille, car l’un contrebalance l’autre lorsque c’est nécessaire. En mêlant la petite histoire et la grande, Michel Bussi parvient avec maestria à nous passionner, à nous faire prendre conscience, à nous éduquer. Nous savons si peu de choses sur ce génocide, comme nous en savions si peu sur celui qui s’est déroulé en Arménie avant le roman de Ian Manook « L’oiseau bleu d’Erzeroum ».
À l’image d’Oliver Norek avec « Les guerriers de l’hiver » l’année dernière, je croise les doigts pour que « Les ombres du monde » soit sur toutes les listes de prix littéraires.
Ce roman est un indispensable de cette rentrée littéraire.
Je termine par cette citation : *« Il n’y a jamais de génocide sans guerre. La guerre offre le droit de tuer, elle banalise la mort, elle normalise la barbarie, les barrières psychologiques sont attaquées, les normes morales abolies. Mais le génocide est bien différent. Il vise à exterminer un peuple, définitivement. Pour ne te donner qu’un exemple, dans une guerre, on tue les hommes en premier, les soldats ennemis représentent la menace principale. Dans un génocide, on tue d’abord les femmes, parce qu’elles portent la vie, puis les enfants parce qu’ils représentent l’avenir, ainsi que les vieux, parce qu’ils sont les gardiens de la mémoire. »
Existe au format audio, lu par Clémentine Domptail, Lila Tamazit et Daniel Njo Lobé pour Lizzie.
Editeur : Les Presses de la Cité
Sortie : 14 août 2025
576 pages, 23,90 euros.
Découvrez aussi : L’oiseau bleu d’Erzeroum, Ian Manook –
Découvrez aussi : Jacaranda, Gaël Faye.
D’autres avis sur le roman – Babelio –
Tellement hâte de le découvrir et enfin retrouver l’humanisme de cet écrivain, non dissimulé derrière des intrigues parfaitement construites mais un peu trop « légères »!
Cela fait quelque temps maintenant que je n’ai pas lu Michel Bussi. Mon dernier de lui était Babel, que j’avais bien aimé, sans pour autant être totalement convaincue par la proposition. En lisant le sujet de celui-ci, je pense inévitablement à « Jacaranda » de Gaël Faye, roman qui m’avait beaucoup émue et grâce auquel j’en ai appris plus sur le génocide du Rwanda.
Arg, j’en perds mes mots, sacrée chronique que tu nous présentes. Merci à toi pour le partage 🙏 😘. Je le lirai en mémoire des victimes 😢
Dans celui-ci tu en apprends encore plus que dans le Gaël Faye, notamment sur les responsabilités de l’Etat français. Je te le recommande vraiment. C’est un grand livre de mémoire, très loin de ce que fait Bussi habituellement.
Ce 6 avril 2044
2044??
Très tentant, mais je dois encore lire son précédent.
Remarquable présentation lue sur Babelio. Merci.
J’avais lu il y a quelques mois son tout premier ouvrage « à la mémoire de nos pères » qui m’avaient passionnée. Le thème traité était original mais il y avait quelques longueurs, défaut de jeunesse sans aucun doute.
Merci beaucoup ☺️