« La chanson blanche » commence véritablement quand le vol AN333 qui relie Boston à Paris disparaît en mer. Quatre cent soixante-dix-huit passagers volatilisés, et avec eux, histoire, identité, secrets et rêves. Une tragédie. Quatre années plus tard, un sac parfaitement hermétique est retrouvé au large des côtes bretonnes. À l’intérieur, le portefeuille d’un passager prénommé Raphaël. Atteint du syndrome d’Asperger, introverti et surtout extrêmement casanier, il n’aurait pas dû se trouver à bord de cet avion. Que faisait-il là ? De plus, il avait pris 2 billets, un pour lui, l’autre pour son frère jumeau Tom qui n’en avait pas été informé. Sur le Boston-Paris, le nom du billet a été changé par celui de Rose Kellerman, une femme que Tom ne connaît pas.
Dans cette enquête, c’est là que le bât blesse… Pour avoir pris l’avion des dizaines de fois depuis les États-Unis lorsque j’y vivais, je sais qu’il est impossible de modifier un nom sur un billet d’avion. Il n’existe pas de « peut-être », « d’éventuellement » de « avec un billet flex ça peut fonctionner », c’est tout bonnement impossible et donc irréaliste. Cela ne m’aurait pas tant dérangée si cette information ne revenait pas si souvent, dans la mesure où l’intrigue y fait souvent référence pour assembler les pièces du puzzle. C’est vraiment dommage, d’autant que Grégoire Godinaud n’a rien laissé au hasard, même concernant les places attribuées par ses personnages dans l’avion.
Dans ces conditions, difficile de penser à autre chose… et de pleinement savourer la dextérité de la construction, parce que dextérité il y a. J’écris donc cette chronique en essayant de faire fi de cette information. Tom va essayer de comprendre pour remonter les fils de cette catastrophe. Le puzzle de « La chanson blanche » peut commencer. Ce qui se déroule ensuite tient à la fois autant du labyrinthe narratif que du dédale émotionnel. C’est à mon sens la grande force du roman. L’auteur parvient à manier l’intime et le collectif, et à peindre une toile où émotion et suspense s’entremêlent. Car, si l’enquête est très présente, ce sont des personnages complexes, amochés et attachants qui la portent.
La galerie de personnages de « La chanson blanche » est travaillée avec délicatesse. Les portraits de chacun sont savamment esquissés pour donner au lecteur l’envie d’en savoir plus. Chacun constitue une pièce du puzzle, mais représente aussi un éclat de vérité. Ainsi, Barbara, Paul, Nadir, Sheldon, Camille ou encore Samar hantent le récit. Leurs destins se jouent à bord de cet avion. Chacun porte sa croix et cela permet à l’écrivain d’aborder diverses thématiques et de mettre en exergue les blessures, traumatismes de certains passagers. Si j’occulte cette histoire de billet, tout me semblait être à sa place, pour de bonnes raisons, avec une précision d’orfèvre.
À mon sens, un gros travail a été effectué sur la construction temporelle. D’un côté, l’enquête dans le présent, de l’autre, les dernières heures des passagers et leurs histoires personnelles. Ce face-à-face entre présent et passé, comme un jeu de miroir, permet d’instiller une tension constante. Le lecteur a l’impression d’être mis dans la confidence, d’en savoir plus que les enquêteurs eux-mêmes et c’est un axe narratif que j’apprécie beaucoup. « La chanson blanche » fait montre d’une belle montée en puissance, jusqu’aux révélations finales, un peu à l’image d’un avion qui décolle.
Le titre est loin d’être anodin et je vous laisse percer le secret de « La chanson blanche », ainsi que les indications livrées dans les remerciements. La musique a une importance prépondérante dans ce texte, et agit comme un langage universel catalyseur d’émotions. N’hésitez pas à écouter la playlist sur les plateformes proposées. Personnellement, je pense que c’est un vrai plus, même si je ne parviens pas à lire en musique. Je m’arrête, et j’écoute les différents morceaux entre les chapitres.
Enfin, il me faut aborder la colonne vertébrale de « La chanson blanche » : la théorie des six degrés de séparation. Elle part du postulat que n’importe quelle personne sur terre peut être reliée, d’une manière ou d’une autre, à une autre personne par une chaîne de relations qui comprend, au maximum, six intermédiaires. Pour faire simple, tu connais quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui connaît quelqu’un. Ainsi, chaque passager est susceptible d’être lié à un autre par une chaîne parfois invisible. Grégoire Godinaud ne se prend pas les pieds dans le tapis, puisque toutes les connexions sont cohérentes. Il parvient à tisser des liens et autorise le lecteur à se prêter lui-même à l’exercice. Autant vous dire que vous pouvez tenter de les deviner, mais que vous échouerez souvent (toujours ?).
J’aime l’idée de cette théorie qui vient questionner notre rapport aux autres. Le monde est un village, nous le savons bien, et un inconnu peut devenir un maillon déterminant dans notre histoire personnelle. La vie a plus d’imagination que nous, et pour l’avoir déjà expérimenté plusieurs fois, l’Autre peut jouer un rôle majeur dans notre existence sans que nous le sachions. Imaginez que vous puissiez être la conséquence des choix de quelqu’un d’autre… Fascinant, non ?
À 39 ans, Grégoire Godinaud a beaucoup de cordes à son arc. Auteur de quatre romans, musicien et compositeur, kinésithérapeute de métier, il démontre, avec « La chanson blanche », de réelles aptitudes dans la construction de son texte. Ses personnages sont ciselés, dotés d’une réelle finesse psychologique. Un sans-faute si l’on exclut cette inexactitude de billet d’avion. Raphaël aurait racheté un billet, et je n’aurais rien à y redire. Un lecteur de thriller averti note ce genre d’incohérence. Il peut décider de passer outre ou, comme moi, en faire tout un fromage. Je vous recommande quand même d’embarquer pour ce vol sans escale, et, si vous osez, de le lire dans un avion.
Editeur : Harper Collins
Sortie poche : 9 avril 2025
416 pages, 8,70 euros
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