Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Stella ou l'Amérique de Joseph Incardona

Sexe, miracles, Sainte et business de Dieu. Joseph Incardona célèbre l’absurde, le tragique et l’humanité dans un roman désopilant et cynique à souhait : « Stella et l’Amérique ». Drôle, subversif et toujours d’actualité, le débat théologique et politique se confondent pour asséner des vérités bien placées. Que j’ai ri ! Le marketing papal et le puritanisme américain ont encore de beaux jours devant eux. Cette comédie noire construite sous la forme d’un road trip va vous faire aimer les culs bénis ! 

Stella Thibodeaux, 19 ans, sillonne les zones à Rednecks dans son van tout défraîchi. Au bord des routes, elle vend ses services au tout venant. Sauf que… ceux qu’elle touche voient leurs maladies disparaître instantanément, dont certaines incurables. Cancéreux, paralytiques, corps touchés par des affections dermatologiques, tous ressortent de sa roulotte soulagés, au sens propre comme au sens figuré. 

Très vite, il y a foule devant chez Stella, le mot est donné : cette gamine-là fait des miracles. Les éclopés, les mutilés, les damnés forment une énorme queue (pardon my French), si longue et si volumineuse que la pauvre Stella peine à en voir le bout. Elle y met du coeur à l’ouvrage. Pensez-vous donc ! Elle, pauvre ère, capable de soigner tous ces pauvres gens ? Comment ne pas embrasser cet incroyable destin ? 

Miracle ou supercherie ? À plusieurs kilomètres de là, le Vatican commence à s’agiter. Trois miracles vérifiés, on tient là une Sainte, une « Stella et l’Amérique » à canoniser. Petit problème, mais de taille, la Sainte en question est aussi prostituée. On en a vu d’autres au Saint-Siège : Marie-Madeleine était une pécheresse avérée qui a trouvé le salut. Simon II le Pape en fonction, y voit une opération de communication fabuleuse pour l’Église. 

Les communicants, beaucoup plus frileux, voient ce vagin thérapeutique comme un danger pour l’institution. Il devient clair que Stella doit mourir. Dans leur grande mansuétude, par le feu, ce serait bien, en direct encore mieux, dans d’atroces souffrances s’il vous plaît, c’est mieux pour l’image. Il ne faut rien y voir de personnel, mais à l’heure des réseaux, ça a quand même plus de gueule ! La chasse à Stella mère des paralytiques est lancée. Pauvre Stella pour qui guérir c’est aussi une manière d’aimer, et Dieu est amour, non ?

Joseph Incardona n’y va pas avec le dos de la cuillère, l’hypocrisie religieuse est le sujet de « Stella et l’Amérique ». L’Amérique, cette bonne vieille nation de pèlerins qui ne cesse de nous donner des leçons de morale, en prend pour son grade. En sus, il tire sur l’institution catholique à boulets rouges. Multinationale spirituelle et marketing clérical, l’Église est décrite comme plus intéressée par les audiences que par le sauvetage des âmes. Le Pape, démocrate en coton bio au taux de cholestérol erratique, a des aigreurs d’estomac rien qu’à imaginer le petit string rose de la Stella. Un cardinal américain se voit chargé de la mission d’extermination de cette Sainte de pacotille et les frères Bronski, psychopathes professionnels, missionnés pour trouver les moyens de s’en débarrasser. Nous sommes face à une version de luxe d’un Blockbuster américain. 

Au centre de ce théâtre ecclésiastique se trouve la pauvre Stella qui n’a rien demandé. Sa vie se résume à boire son café en paix, fumer une clope si ça lui chante, gagner un peu d’argent pour survire et guérir les malades si c’est dans ses cordes. Elle consigne les noms de ses clients dans des petits carnets, comme une commémoration de son passage sur terre. Elle n’avait pas conscience de ses dons thérapeutiques, mais, puisqu’il en est ainsi, elle accepte sa mission de guérison sans tortiller. Cette travailleuse du sexe est sans doute plus près de la sainteté que les grosses pontes de Rome. « Stella et l’Amérique » offre un beau portrait de cette jeune femme si attachante, si simple et si généreuse, qui va bien au-delà des apparences. 

Le récit pourrait être glaçant ou tragique, mais Joseph Incardona manie l’ironie avec une dextérité jubilatoire. Il rit de tout et nous fait rire par extension. J’ai eu des fous rires à en pleurer en lisant « Stella et l’Amérique ». 

Son écriture est acide et tendre, mais sacrément acérée. Il est difficile d’y résister. Je me suis demandé ce qu’il mettrait dans un tel livre s’il devait l’écrire en 2025, et rien qu’à l’imaginer, je jubile. 

Les dialogues sont mordants (et brillants !), les personnages absolument déjantés, les situations burlesques à souhait. Ce mélange improbable fait de « Stella et l’Amérique » un western mystique mythique. Et jamais il n’oublie l’émotion, car ce texte est incroyablement humain ! 

Incardona a le génie du contraste autant dans son écriture que dans les personnages qu’il brosse. Faire rire avec le sacré en y apposant le sexe n’est pas chose facile… 

Vous l’aurez compris, ce « Stella et l’Amérique » bourré de second degré est un ravissement. C’est à la fois subversif et redoutablement intelligent. L’humour noir est libérateur, le phrasé rythmé et subversif, une sorte de Tarantino version littéraire. Baroque, déroutant, profondément drôle, « Stella et l’Amérique » est un conte moral pour temps immoraux. Thérapeutique et jouissif ! 

Editeur : Finitude

Sortie : 5 janvier 2024

224 pages, 21 euros

Existe en poche chez Pocket

Découvrez aussi : Les corps solides, Joseph Incardona.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

4 réflexions sur “Stella et l’Amérique, Joseph Incardona.

  1. laplumedelulu dit :

    J’imagine bien tes rires à travers cette lecture. Merci à toi pour la chronique 🙏 🥰

  2. Aude Bouquine dit :

    J’ai adoré 😊

  3. laplumedelulu dit :

    Merci pour tes rires 🤗

  4. Depuis que Jean-Michel nous l’avait présenté, il me tente ! Chopé aux Quais, d’ailleurs 😊

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