Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Les vivants de Ambre Chalumeau

J’ai d’abord lu « Les vivants » en version papier pour m’imprégner du texte, puis je l’ai écouté au format audio lu par Ariane Brousse, une interprète que j’affectionne tout particulièrement. Encore une fois, je dois dire que la version proposée par Audiolib sublime un texte déjà divin : Ambre Chalumeau ravive nos émotions adolescentes et Ariane Brousse leur redonne vie. 

À l’origine ce texte est tiré d’une expérience personnelle similaire, c’est la seule porte d’entrée de la vie réelle, le reste n’est que fiction. « Les vivants » met en lumière un trio inséparable, Simon, Diane et Cora. Leur bac en poche, des étoiles plein les yeux, et des nuits d’été pour célébrer ce passage du lycéen vers l’étudiant, rien ne semble pouvoir arrêter la marche vers leurs destins. Sauf peut-être un mystérieux virus contracté par Simon qui le plonge dans un coma profond. Arrêt sur image. L’avenir et ses promesses vacillent. Autour de ce lit d’hôpital et de cette menace sourde qui gronde, « Les vivants » doivent vivre. Il leur faut continuer à vivre. « Mais peut-être que justement, la réalité, ce n’est pas ce qui se passe mais ce qui reste. »

Le roman explore cet entre-deux, entre vie réelle et vie figée, passage de l’adolescence à l’âge adulte. Pour la première fois, cette jeunesse se heurte à la fragilité de la vie, aux injustices, à la douleur de la perte. Ballotés entre un état de sidération constant, l’obligation de continuer, l’espoir d’une guérison, la peur de la perte, « Les vivants » doivent trouver et puiser la force en ceux qui restent. Une prépa littéraire pour Diane, des études de maths pour Cora, l’alcool pour Céline, mère de Simon, etc. Chacun fait comme il peut. 

Vous souvenez-vous de cette époque où vous ressentiez tout plus fort ? Où vous vous êtes heurtés, pour la première fois, à la conscience aigüe de la fragilité de l’existence ? Des drames de cette nature entrent dans nos vies par la petite porte, mais leur déflagration est immense… ils creusent sous nos peaux des sillons et cicatrices indélébiles. « La vie ne s’arrête pas lors d’une crise pour ensuite reprendre son cours : elle est en fait précisément en train de se dérouler, plus que jamais. » « Les vivants » vivent des drames silencieux, comme s’il fallait les tenir à distance. Pourtant, les tragédies rampent, s’insinuent, nous enveloppent et, très vite, on ne pense plus qu’à elles. Notre pouls ne s’accorde plus sur celui du monde, mais notre coeur, lui, continue à battre. Le corps est bien plus fort que les émotions, il lutte, ne s’effondre pas, s’accroche quand tout l’autorise à lâcher.

 « Les vivants » vibre au rythme du respirateur qui relie Simon à la vie. Ambre Chalumeau y décortique avec beaucoup de finesse un entre-deux, ce seuil fragile, passage obligé d’un optimisme adolescent à une réalité d’adulte. Elle le fait en maîtrisant les cadences, les points de vue, et les contradictions. Par exemple, elle dresse un portrait des adultes où personne n’est réellement stable, où les pères sont absents ou fuyants, où les mères vacillent et flanchent parfois. Elle y oppose alors des adolescents plus forts que ceux qui les ont engendrés, comme si, face à la douleur, les rôles s’inversaient : l’adulte redevient enfant, et l’enfant console. Les frontières entre les générations s’estompent, et s’évanouissent pour quelques heures. S’épauler devient la seule chose qui compte. 

J’ai été très touchée par le style d’Ambre Chalumeau, une fraicheur solaire, une plume sensorielle, qui tient toutes ses promesses. Elle ose manier la langue à sa guise, faire des jeux de mots qui m’ont fait sourire. Elle a une façon très singulière de faire cohabiter le poétique et le terre à terre, l’humour et la souffrance, la saillie mordante et les métaphores délicates. On sent un ancrage profond dans les arts de toutes sortes et elle s’en sert pour peindre, par petites touches, de fascinantes allégories de sa génération.

En sus, elle évoque en creux les préoccupations d’une jeunesse ancrée dans son temps. Ainsi, « Les vivants » décortique également le choc d’une entrée en prépa littéraire pour Diane, un événement traumatique pour Cora, une existence dissimulée pour Simon. Au-delà de cette maladie, jamais nommée, qui touche en plein coeur, Ambre Chalumeau est une jeune femme de son temps, sensible à ses problématiques, certes engagée, mais parfaitement consciente des enjeux. « Les vivants » est une photographie d’une conscience de son siècle. 

Enfin, c’est un roman magnifique sur l’amitié, celle qui arrive par hasard et qui prend toute la place. C’est précisément ce fil tendu au-dessus de l’abime qui permet de tenir et d’espérer. Sans cette force de l’amitié, le monde n’aurait plus la même couleur ni la même saveur. 

« Les vivants » s’ouvre sur une dissonance intime. Là où la vie continue, quelque chose s’arrête. 

Ambre Chalumeau, chroniqueuse à la télévision, signe ici un premier roman d’une finesse remarquable, bouleversant, tendre et drôle. Avec un vrai sens de la formule, sa voix a du souffle pour raconter cette mue d’un entre-deux, entre adolescence et âge adulte, où le chagrin rampant côtoie le fait de grandir. Roman de passage, de la fin des illusions, de l’acceptation, « Les vivants » nous montre comment rester debout quand tout vacille, à quel point les douleurs nous forgent pour redessiner nos vies.

« Les vivants » c’est aussi la découverte de tout ce qu’il reste à vivre, même sans mode d’emploi. Nous sommes tous des funambules…

Editeur : Stock

Sortie : 12 mars

304 pages, 20,90 euros

Existe au format audio, chez Audiolib, lu par Ariane Brousse – 5h32 d’écoute

Aperçu Rentrée Littéraire Août 2025.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

 

6 réflexions sur “Les vivants, Ambre Chalumeau.

  1. Quelle belle chronique ! Tu as l’art de me pousser vers des livres qui ne font pas spécialement envie et chaque fois, j’ai de belles surprises !

  2. laplumedelulu dit :

    Décidément, on est en plein funanbulisme. Merci à toi pour la chronique si douce et si réussie 🙏😘

  3. Aude Bouquine dit :

    La version audio est exceptionnelle
    La version papier permet de savourer les mots.
    J’ai adoré les deux ♥️. Tu me diras ce que tu en penses 😉

  4. Aude Bouquine dit :

    La vie c’est marcher du un fil, nous le savons bien… 😘

  5. Anonyme dit :

    Franchement j’ai l’impression de ne pas arriver du tout des mêmes planètes littéraires que vous. Je suis en train de lire ce livre et vais devoir faire un immense effort pour le finir.
    En effet le style est comment dire ? Celui d’une adolescente forte en caractère et en assurance – ou bien qui feint en permanence d’être dans la maîtrise de toutes les situations – par l’usage d’un langage de type courant voire gouailleur ou de la rue, que ne rattrapent pas à mon sens les fréquentes références notamment au cinéma américain culte pour les jeunes générations, ou les critiques formulées à l’encontre des khagneux.
    Elle semble ainsi ne pas avoir franchi le cap des  » grandes gueules » qui se croient remarquables à produire une sorte d’humour à gros rires gras et à méchanceté sous jacente.
    Elle a je pense donc bien de la chance de faire partie du microcosme parisien, et je pense que c’est vraiment la raison pour laquelle elle est publiée avec ce premier roman qui n’arrive donc pas à choisir entre rires permanents avec usage des caricatures grandiloquentes, et tristesse attendue.
    Soit les éditeurs parisiens se mettent à publier des écrits vraiment ordinaires et quasiment vulgaires, soit c’est moi qui suis trop classique dans mes goûts littéraires.
    Mais vraiment je ne passe pas du tout un bon moment à lire cela, et vraiment je pense que c’est parce qu’elle est fille de quelle obtient cette publication chez stock.
    Et franchement c’est un peu écoeurant et laisse à penser que décidément Paris se dégrade beaucoup. Et ça aussi c’est un peu malheureux franchement.

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