Aude Bouquine

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On ne mange pas les cannibales de Stéphanie Artarit

Quelle excellente surprise que ce « On ne mange pas les cannibales » ! Il y a dans ce livre tout ce que j’affectionne dans le roman noir. Soyez les bienvenus dans cette jungle d’émotions où le coeur dévore la raison et où Stéphanie Artarit croque des personnages désarmants au sein d’une ménagerie bigarrée d’un zoo. 

Son directeur, Noël Rivière, y vit comme un poisson dans l’eau. Quand il rencontre Bambi Rapaz, une adolescente qui se rend sur les lieux tous les jours sans payer son billet, il ne lui cherche pas de poux dans la tête. Il comprend très vite que la gamine en bave des ronds de chapeau. La meute qui compose sa famille est dirigée par Martin, son grand frère. Ce chef de clan, méchant comme une carne, lui fait vivre un enfer. Elle veille sur sa mère, qui ne bouge plus du fond de son lit, et sur ses deux petits frères lourdement handicapés, comme le lait sur le feu. Elle trouve dans le zoo une tanière où hiberner pour quelques heures. Rivière flaire son désarroi et consent à la prendre en stage. Ces deux animaux blessés ont plus de choses en commun qu’il n’y paraît. Jusqu’au jour où…

« On ne mange pas les cannibales » est habité par tous les animaux qui vivent dans un zoo : à poils, à plumes, à griffes. Si Bambi les connaît très bien, eux aussi reconnaissent son odeur. Parmi eux, Adam, le chimpanzé tenu à l’écart pour cause d’agressivité, l’observe avec beaucoup d’attention. Il n’est pas né de la dernière portée, il est un être qui pense en italique. Et c’est ainsi que le lecteur est invité dans les méandres de ses ruminations. Adam, tout droit sorti du jardin d’Eden, son Afrique natale, devient à la fois le pivot du récit et notre propre miroir. Quelle est notre part d’humanité ? De bestialité ? Qu’est-ce qui différencie réellement l’Homme de l’animal ?

Jeu constant entre l’homme et l’animal, l’humanité et l’animalité, « On ne mange pas les cannibales » déploie un lexique sensoriel, instinctif et parfois féroce pour raconter les interactions sociales qui ne parviennent pas toujours à abolir les instincts primaires. C’est en cela précisément que ce texte touche les esprits : Stéphanie Artarit démontre que la violence n’est pas l’apanage des animaux. Le « cannibale » le plus féroce est l’homme, et, par opposition, la tendresse peut être le domaine des animaux. L’autrice ne nous caresse pas dans le sens du poil et livre un roman noir d’une intelligence toute féline. Elle avance ses pions sans bruit, et vient chatouiller nos instincts primaires, comme celui de la vengeance. 

C’est l’une des grandes thématiques de ce roman. Que fait un fauve lorsqu’il est gravement blessé ? « On ne mange pas les cannibales » est également l’histoire d’une traque où il faut avoir des yeux de lynx pour imaginer les événements concoctés. Les prédateurs ne sont pas ceux que l’on croit, et l’ours mal léché à la tête du zoo veille sur les siens comme une poule sur ses poussins. Il s’approche à pas de loup pour flairer sa proie et joue au chat et à la souris. Le loup Rivière rampe dans l’ombre et a bien l’intention de supprimer le vers qui est dans le fruit.

Il y a dans ce roman une alternance de regard assez fascinante. Cela commence par la rencontre de Rivière et de Bambi qui se comprennent avec les yeux. Ils reconnaissent leurs adolescences cabossées, et les échappées des meutes familiales. Puis, il y a cette communication muette entre Bambi et Martin qui relève d’un apprivoisement réciproque. Plus tard, une autre forme de regard tiendra toute la place… Entre animaux blessés, on semble se reconnaitre au premier coup d’œil. Le zoo devient une tanière synonyme de refuge où le monde violent n’a pas ses entrées, un sanctuaire qui protège de l’espèce humaine qui porte un masque. Chacun y a son rôle à jouer : la biche effarouchée, l’ours fatigué, la hyène sadique. Et tous combattent (ou pas) un instinct qui leur est propre pour tenter de démontrer que la loi du plus fort n’est pas toujours celle que l’on croit. 

 « On ne mange pas les cannibales » s’inscrit dans nos combats d’aujourd’hui sur deux plans. Comment réagir face à la violence des hommes ? Par quelle peine la sanctionner ? Stéphanie Artarit marque son territoire avec ingéniosité et traits d’esprit. Écrire un roman noir teinté d’humour sans affadir le propos n’est pas chose aisée. Elle y parvient avec panache ! Aussi tragique que cocasse, aussi dramatique qu’étonnant, elle réussit à accrocher son lecteur dès les premières pages. J’ai eu la sensation qu’elle ne se refusait aucun petit plaisir d’écrivaine, quitte à faire montre d’un certain courage littéraire en faisant hurler son lecteur (car ce texte est plein de surprises narratives !).

À l’instar des fourrures, son écriture est à la fois soyeuse et rugueuse, à l’image de ses personnages. Tantôt animale pour flairer les émotions, occuper le terrain des sensations et poser sa patte sur les douleurs pour les apaiser. Tantôt humaine dans les dialogues intimes et intérieurs, les pensées construites et les analyses complexes. J’ai aimé cette plume viscérale et incarnée qui nous en dit énormément sur la nature humaine.

Quand « On ne mange pas les cannibales » s’est achevé, j’ai souri et réfléchi au message délivré par cette fin. Sous le couvert de la fiction, Stéphanie Artarit pose une forme de morale qui s’approche d’une fable de La Fontaine. Ici, pas de complaisance face à la sauvagerie. Elle nous jette dans la gueule du loup des ruminations. Peut-être y a-t-il en moi une forme de sadisme qui a su apprécier les actes de Rivière, ou une forme de rancune qui m’enjoins à rendre coup pour coup, une impossibilité à pardonner dans mon ADN, un épuisement latent face aux décisions de justice que je trouve « injustes »… mais j’ai savouré toutes les scènes où… 

Peut-on encore croire que l’être humain est capable de changer ? De devenir meilleur ? À quel moment devient-il une bête ? 

« On ne mange pas les cannibales » est un roman noir qui met en lumière la violence des relations humaines, et la réponse de l’Homme. Stéphanie Artarit y oppose les comportements des animaux et y fait des parallèles. Une idée richement exploitée ! Ce roman laissera quelques griffes sur le cuir de ma pensée…

Mais j’y songe : peut-être que le cannibale est aussi celui qui vous mange de l’intérieur…

Editeur : Belfond

Sortie : 22 mai 2025

400 pages, 20 euros.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

Découvrez aussi : Qu’un sang impur, Michaël Mention

13 réflexions sur “On ne mange pas les cannibales, Stéphanie Artarit.

  1. Yvan dit :

    En pleine lecture (à cause de toi) 😉. On en reparle !

  2. Anonyme dit :

    Superbement écrit, avec un jeu linguistique constant sur les métaphores animales. Excellent !!!

  3. Aude Bouquine dit :

    Grâce à 😂😂😂

  4. Aude Bouquine dit :

    J’ai un peu bossé 😉

  5. laplumedelulu dit :

    Superbe chronique animalière mais pas que 🤣. Effectivement, tu as très bien bossé. Félicitations à toi et merci pour le partage 🙏 😘

  6. Yvan dit :

    Bravo pour cette chronique animale ! Ludique et très parlante, un bel hommage à cet excellent roman

  7. Aude Bouquine dit :

    Très fun à écrire

  8. Yvan dit :

    On le sent 😉

  9. J’en ai entendu beaucoup de bien, mais je n’arrive pas à savoir s’il me plairait.

  10. Je m’y plonge bientôt 😊

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