Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Impératrice des airs de Pete Fromm

Lorsque j’ai besoin de mettre un peu d’apaisement dans ma vie, je lis un roman de Pete Fromm. Avant de lire « Impératrice des airs », je voulais lire « Lucy in the sky », mais je n’ai pas su résister à l’appel de ce nouveau roman. Pour la première fois, je ne regrette absolument pas l’ordre de lecture choisi : ne sachant rien de Lucy, et encore moins de Fiona, j’ai vraiment savouré le fait de les découvrir. 

« Impératrice des airs » met en scène deux jeunes filles déjà rencontrées dans deux romans précédents : Flea dans « Lucy in the sky » et Midge dans « Une vie de chantier ». Toutes deux ont été élevées dans le Montana par des papas solos. La mère de Midge est décédée en couche, c’est Taz qui a pris soin d’elle. Celle de Flea s’est évaporée après sa naissance et c’est Rudy qui s’est occupé d’elle. Nous retrouvons Flea (la puce) et Midge (le moucheron) adolescentes. Si Midge a poussé droit, Flea est à la recherche de ses origines et cherche à retrouver sa mère pour tenter de comprendre pourquoi celle-ci s’est enfuie. En faisant appel à une agence de détectives privés, elle retrouve sa trace au Canada. 

« Impératrice des airs » nous invite à l’immersion dans les paysages du Montana, puis dans ceux du Canada et développe des thématiques chères à l’auteur ; nature, famille, transmission et construction. Et c’est le chemin de Flea que nous suivons avec le ciel comme refuge et la terre comme ancrage. 

Si vous êtes friands de relations père-fille singulières, de complicité aussi belle qu’une voute étoilée, et d’un langage crée rien que pour deux, « Impératrice des airs » saura répondre à toutes vos attentes. Les liens qui unissent Flea et Rudy illuminent ces pages, même si, au coeur de cette lumière et de cet amour infini, subsistent quelques zones d’ombre, voire de silences. Avare d’histoires concernant sa mère, capable de botter en touche à chaque question un peu trop personnelle, Rudy a beaucoup de mal à invoquer le souvenir de Lucy. 

« — Quand je lui ai demandé pourquoi il ne l’avait jamais cherchée, il a répondu, Pourquoi je l’aurais cherchée, Flea? Pourquoi je chercherais quelqu’un qui était incapable de voir le miracle que tu étais?» 

Or, cette absence d’explication pèse énormément sur le coeur de Flea. Comment peut-on devenir adulte sans connaître ses racines ? À la différence de Midge, sa mère à elle n’est pas morte. Elle vit et respire ailleurs. Connaître ses racines devient pour Flea une question de survie. Malgré l’amour, la tendresse et la complicité qu’elle entretient avec son père, Flea doit parler à sa mère. 

Sa mère… la grande absente du début de roman pourtant si présente à chaque page (et durant toutes les années d’existence de Flea) ! Présence fantomatique, mais omniprésente… « Il suffit de suivre les rivières… », alors, Flea n’a plus qu’un seul objectif : combler l’absence. « Impératrice des airs » devient alors un roman d’apprentissage, de passage à l’âge adulte, celui où l’on prend ses premières décisions. En délaissant pour un temps sa cabane, qui est un peu le symbole de sa construction intérieure et le lieu qu’elle vient fréquenter quand elle a besoin de réfléchir, Flea se prépare à cette rencontre qu’elle espère un véritable échange entre deux femmes qui ont mûri. 

Comme d’habitude chez Pete Fromm, la quête de soi passe par des chemins de traverse… des paysages du Montana aux forêts canadiennes, entre silences et révélations, l’« Impératrice des airs » s’envole. Cette nature, miroir de l’âme, est toujours le personnage principal dans les œuvres de Pete Fromm. C’est cela qui fait aussi que je les aime tant. On y trouve tant de Paix entre les rivières, les lacs, les sentiers perdus et les cabanes. On y sent les changements de saison, les réveils doux, les couchers de soleil majestueux, et la transformation du ciel. Au rythme de cette nature fluctuante, l’évolution des personnages s’affirme, ils se libèrent et volent de leurs propres ailes. Ce retour au vivant, à l’essence des choses offre à chaque roman de Pete Fromm un instant de grâce.

Le voyage entrepris est d’abord intérieur, à se débattre entre la sensation de trahir son père Taz et celui de panser ses blessures d’abandon. L’équilibre familial construit est solide, mais faut-il tout quitter pour recevoir des vérités blessantes ? 

Il est exact que le début de « Impératrice des airs » peut sembler long. Mais, il est habité par cette relation père-fille qui a inventé sa propre langue de communication. Le style de leurs dialogues est étonnant, empli de « private jokes », d’humour et parfois de sarcasmes. Ils se connaissent par cœur, savent imaginer ce que l’autre va dire et peuvent anticiper les réponses à apporter. Il faut du temps au lecteur pour apprivoiser leur langue. Je tiens à féliciter la traductrice Juliette Nivelt qui a eu un travail colossal pour retranscrire ce texte en le rendant compréhensible (et sensible) de tous. 

Il me semble que Pete Fromm ne cherche pas à impressionner, il parle de ce qu’il connaît. Le pouvoir de la nature sur les hommes d’abord, les relations entre les êtres ensuite. « Impératrice des airs » entre dans ces textes de « maturation » aux tonalités fortes de construction de soi. Il appose par petites touches ce qui va transformer Flea en Fiona. 

Même si ce texte tourne vraiment autour de Flea, les personnages secondaires ne sont pas en reste. Rudy, si tendre, si prévenant, si complice est le pilier de cette jeune existence. Cela me remplit de joie de vivre par procuration une telle relation. J’aurais aimé être aimée par mon père autant que cette gamine. 

Le noyau élargi à ce duo, Taz l’ami de toujours de Rudy, sa compagne Elm, sa fille Midge sont tout aussi attachants par leur amour sans faille et leur soutien inconditionnel. Flea a grandi dans une constellation d’étoiles humaines profondément bienveillante et protectrice. Cette humanité qui réchauffe est l’un des plus beaux ancrages de « Impératrice des airs ».

Avec « Impératrice des airs », Pete Fromm offre un roman sur la transmission et la réconciliation, tout en mettant en lumière cette base solide dont on a bénéficié Flea. Il prolonge également des histoires commencées il y a plusieurs années et c’est un bonheur de les retrouver. Ainsi, la boucle est bouclée. 

« Impératrice des airs » réconforte, ou, en tout cas, a su me réconforter moi. L’amour d’un père, la transmission des valeurs, la complicité de cette relation père-fille m’a touchée en plein coeur. Bien des surprises vous attendez dans la seconde moitié du texte, mais c’est ici que je m’arrête. Pete Fromm nous enseigne ceci : le vrai voyage est toujours celui que l’on entreprend avec soi-même… et autant le faire en écoutant et en déambulant dans la nature.

Traduction : Juliette Nivelt

Editeur : Gallmeister

Sortie : 2 mai 2025

432 pages, 25,50 euros

 

LA VIE EN CHANTIER, Pete Fromm

D’autres avis sur le roman – Babelio –

2 réflexions sur “Impératrice des airs, Pete Fromm.

  1. Un auteur que je n’ai pas encore eu l’occasion de découvrir. Je pense commencer par « La vie en chantier ».

  2. laplumedelulu dit :

    Quelle douceur dans ta chronique. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

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