« Paradise Garden » est le premier roman d’Elena Fischer. Un titre bien choisi pour ce texte auprès duquel on vient chercher la paix de l’âme. Billie en est l’héroïne, mais dans son ombre, omniprésente, on y trouve aussi Marika, sa mère. Qu’est-ce donc que la notion de paradis qui traverse le roman ? Un lieu ? Une quête ? Un refuge ? Un espoir ? La réponse est différente selon chacun, mais Billie, 14 ans, a bien l’intention d’en découvrir tous les arcanes.
Pour Marika, le « Paradise Garden » se situe dans un appartement en Allemagne où elle vit avec Billie. Le quartier est pauvre, l’argent difficile à gagner, l’avenir semble bouché, pour ne pas dire étriqué. Qu’importe, Marika est une fée qui sait transformer l’ordinaire en extraordinaire : chaque fin de mois est une aventure, chaque repas banal devient un festin, et chaque jeu radiophonique peut mettre un peu de beurre dans les épinards. C’est ce qui arrive précisément ce jour-là lorsqu’elles gagnent une petite somme d’argent et imaginent leurs futures vacances au bord de la mer. Ensemble, elles rêvent et imaginent le monde à leur image. Car, s’il y a bien une chose à laquelle Marika tient plus que tout, c’est à sa liberté. Personne ne lui dira quoi faire ni comment le faire, et pour cela, elle a quitté son pays natal, la Hongrie.
Ainsi, le « Paradise Garden » de Billie c’est cette bulle de complicité avec sa mère. Soudées, seules contre tous, indifférentes à la précarité, à la pauvreté, les éclats ternes du quotidien, elles créent ce paradis et compensent l’érosion lente des jours tous identiques grâce au pouvoir de l’imagination et à l’amour indéfectible qui les unit. La glace du café Venezia qu’elles s’offrent parfois est à leur image : colorée et succulente.
Mais ce paradis-là est fragile. Il n’existe que pour deux. Quand la mère de Marika débarque de Budapest, les choses se tendent. L’équilibre devient très instable, les disputes récurrentes, et le poids du passé, teinté de reproches, omniprésent. Jusqu’à ce drame qui va obliger Billie à se mettre en tête d’un nouveau « Paradise Garden ». Si Billie comprend rapidement que son cocon d’insouciance a éclaté, elle possède l’ADN de sa mère. Pas question de renoncer ! Son paradis, elle ira le chercher vaille que vaille et coûte que coûte. La liberté de Marika coule dans ses veines… « Mais je décidai de ne plus me retourner. Tout le monde sait qu’on n’avance pas en regardant trop souvent derrière soi. Ça tétanise. » En route vers un autre paradis !
Et quoi de mieux qu’un road trip pour aller voir ailleurs si j’y suis ? Ce paradis « ailleurs » devient la seule option. Sauf qu’elle a une idée derrière la tête Billie, une idée que je ne vais pas révéler. Ce road trip « quête de sens » l’entraîne dans des aventures où la confrontation à la vie réelle va contribuer à sa construction. Son regard sur le monde évolue, se transforme et métamorphose l’adolescente en adulte. La chrysalide devient papillon.
« Paradise Garden » est un récit initiatique dans la grande tradition des « coming-of-age novels » américains où l’intrigue est centrée sur l’évolution émotionnelle et personnelle d’un personnage qui vit des expériences formatrices. Pour vous donner des exemples récents « Normal people » de Sally Rooney, ou « Je m’appelle Devon Copperhead » de Barbara Kingsolver en sont. J’aime particulièrement ces récits de passage, « d’entre-deux » qui nécessitent une force intérieure, mais qui oscillent également entre candeur et lucidité. L’authenticité qui en ressort est souvent bouleversante et c’est le cas pour « Paradise Garden ». Toutes les situations, tous les dialogues sont crédibles et permettent une immersion quasi instantanée du lecteur dans l’esprit de Billie. On s’attache extrêmement vite à elle, tant et si bien que la relation qu’elle entretenait avec sa mère, c’est le lecteur qui l’entretient finalement avec elle.
Elena Fischer ne verse ni dans le pathos, ni dans la démesure des émotions, ni dans les superlatifs à outrance. Les souffrances de Billie servent simplement de moteur à la construction de l’intrigue, et, de facto, à la structuration d’une jeune femme. Le regard de Billie sur les êtres et les événements frappe par sa justesse, même dans les analyses parfois naïves (et qui prêtent à sourire) qu’elle peut faire des situations.
Dans ce récit si féminin, les relations mères-filles sont explorées sur plusieurs générations. De la grand-mère hongroise sèche et rigide, de la mère lumineuse et créative, « naît » Billie. Aux prises avec deux modèles de mères très différentes, Billie doit tracer sa propre route en faisant le choix de garder certains préceptes d’éducation et d’en rejeter d’autres. S’éloigner pour trouver son propre « Paradise Garden » est la seule solution possible.
« Je ne m’étais jamais demandé si nous aurions pu avoir une autre vie. C’était comme ça, et puis c’était tout. Soudain, je perçus notre existence comme un tableau collé sous mon nez. J’étais trop proche, je manquais de recul. Quand on se tient trop près, on aperçoit effectivement bien tous les détails, mais on ne voit pas l’ensemble. »
Le roman est truffé de souvenirs, d’anecdotes racontées avec poésie ou réalisme en fonction des situations. Elena Fischer gère à merveille l’alternance descriptions/dialogues pour que l’un n’écrase pas l’autre. Le rythme est ainsi maintenu entre douceurs passées et appréhensions futures.
Enfin, et cela a été une magnifique surprise : le dénouement est aussi surprenant qu’essentiel. Je ne m’attendais pas à un tel final, et vous risquez bien d’être vous aussi surpris !
« Paradise Garden » est un premier roman fort réussi qui parvient à traiter de thématiques universelles, comme le deuil, la filiation, l’identité, avec une belle sensibilité. Le tout sous les yeux d’une adolescente dont la vie est bien mouvementée… Et si le véritable paradis résidait dans notre capacité de regarder le monde ?
Traduction : Justine Coquel
Éditeur : Gallmeister
Sortie : 5 mars 2025
368 pages, 24 euros
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voilà qui est intéressant, on sent que tu as été emportée
Donne envie de le lire ❤️
Tout à fait le genre de récit que j’adore, comme tu t’en doutes, et ta mention de Demon Copperhead a achevé de me convaincre !
Très belle chronique encore une fois. Merci à toi 🙏 😘
Merci ☺️
J’ai pensé à toi en faisant mes recherches et quand j’ai vu ce titre je me suis tout de suite dit : c’est pour toi ♥️
Malgré la mention de Budapest .. et de la Hongrie où je fais tjs « un blocage ». On se demande bien pourquoi 😂
On se demande 😉
❤️
Je l’ai noté précieusement !
Pas sûre que ce soit pour moi, sauf que je prendrais bien le large, moi aussi…
Je viens avec toi !!