Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Duchess de Chris Whitaker

Sur la côte californienne, presque au bout du monde, s’étend Cape Haven, la bien-nommée, havre de paix, refuge et sanctuaire, où vit « Duchess » Radley, une Calamity Jane au caractère bien trempé. Tirer les mauvaises cartes à la naissance n’est pas une fatalité, c’est la façon dont on les joue qui fait toute la différence. Treize ans seulement, mais déjà une vie entière à combattre, « Duchess» a pris son petit frère Robin sous son aile. Rien ne l’empêche de combattre les injustices de l’existence, quitte à y laisser des plumes. Sous la brume californienne qui permet de se soustraire aux regards, cette hors-la-loi autoproclamée à l’optimisme souverain, « Duchess » prend des coups et les rend. Pour Robin d’abord, et pour sa mère Star, une femme abîmée par son passé.

Le retour en ville de Vincent King, tout juste sorti de prison, vient lacérer d’anciennes blessures. Il porte en lui les stigmates d’une faute impardonnable. Lorsque Star est retrouvée assassinée, que « Duchess» et Robin, orphelins, n’ont plus de foyer, qu’ils se retrouvent seuls, jetés en pâture dans un monde hostile, des envies de vengeance forcissent… Il est l’heure de régler ses comptes, malgré la douleur, l’amour et l’envie de revanche. Une odyssée est en marche et rien ne pourra l’arrêter. 

Toi, « Duchess» Radley, tu avances dans les rues de Cape Haven comme une reine sans couronne, le menton relevé, le regard fier. Tu n’as ni diadème, ni royaume, mais ton nom Duchess Day Radley, tu le portes comme un blason. Autour de toi, tu as forgé un bouclier invisible qui te permet d’encaisser tous les coups bas. Cette armure que l’on ne voit pas, mais qui est omniprésente est un vestige de ton enfance cabossée. 

Au fond de tes poches, il y a des pierres de colère et de solitude, mais, dans son cœur, un amour incommensurable pour Robin. Tu as oublié d’être une enfant « Duchess», parce qu’on ne t’en a pas laissé le temps. L’enfance, ce luxe que tu n’as pas pu te permettre, tu le réserves à ton petit frère. Et même si ce n’est pas là ton rôle, sache que j’aurais aimé avoir une grande sœur comme toi. Peut-être rencontreras-tu, un jour, une certaine apicultrice* aussi tenace et passionnée que toi.

En toi, il y a la violence du vent et l’imprévisibilité de l’océan. Et l’association des deux permet autant de douceur que de violence. Je sais, tu aimerais bien de te reposer un peu, poser ton fardeau ou le tendre à quelqu’un, mais pas encore, il est trop tôt. Tu rêves d’une main apaisante posée sur ton front, d’une accolade qui dirait « tout va bien se passer », d’un regard doux, mais il te faut toujours garder les poings serrés au fond de tes poches, là où tu as rangé la colère qui fait avancer.

Ma petite « Duchess», on ne peut rien contre l’héritage du passé, on ne peut pas combattre l’inévitable, il est difficile de se prémunir de la violence des hommes, du monde, et de tous ceux qui foulent la loi au pied. On ne peut pas non plus pardonner l’enfance volée, la peur au ventre, la mort de ceux qu’on aime, et tous ceux qui veulent t’entraîner par le fond. Mais parfois, une étoile filante passe, un rivage s’apaise, et l’on sait où jeter l’ancre pour quelques heures de repos. L’apicultrice et le pirate* te montreront que, malgré la rage, il peut y avoir un temps pour du beau. 

Ta rage illumine le roman, ta colère contrebalance ta tendresse maladroite, ton instinct de protection rythme tes journées. Tu dis ce que tu penses et tes cris s’envolent jusqu’à nous, acérés comme les dagues que tu viens planter dans les tripes de tes ennemis. Ton besoin de justice et ta lutte contre l’injustice dictent ton existence, et tu possèdes cette volonté farouche de ne pas sombrer. Même tes silences sont teintés de rébellion, jamais tu ne plieras. 

Sur cette terre d’exil aux parfums enivrants et aux lieux mâtinés de soleil, tu sais que l’amour est un mirage et qu’il se paie cher. Trop jeune et pourtant déjà si adulte, seul Robin demeure ta bouée de sauvetage et ta raison de vivre. Petite mère de fortune, tu es plus maternelle que bien des femmes qui ont eu des enfants. Tu ne sais pas encore qu’on peut se perdre parfois sous le poids de l’amour, toi qui n’as reçu que l’héritage du chagrin comme patrimoine. Mais ce lien magnifique que tu entretiens avec Robin cicatrise bien des plaies, et de là où nous sommes, nous observons avec émerveillement cette connexion qui vous unit.

Tu marches sur le fil de l’enfance « Duchess», toi la funambule, mais derrière toi, un autre coeur bat, une petite main dans la tienne, ses pas dans les tiens. Il est ton évidence et ton serment silencieux, et, pour lui, tu retiens la foudre, tu vas chercher les étoiles. 

Même les hors-la-loi forteresses ont des failles. Tu l’apprendras assez vite, et pas de la plus jolie des façons. Tu as le droit de flancher, de déposer ton armure pour prendre un peu de repos. C’est fatigant la colère tu sais… ça use et ça détruit. Un jour, tu apprendras à respirer sans redouter l’orage, même si ta mère n’a pas su. 

« Duchess» explore les blessures du passé, l’amour et la confiance brisés, la rédemption inaccessible, et pourtant, rarement un roman m’a semblé si lumineux. Même si le passé assombrit le paysage, cette gamine prend toute la lumière et la fait rejaillir entre les pages.

Chris Whitaker écrit avec le souffle épique des grands conteurs. Sa plume est d’une poésie infinie, chargée d’émotions. Il saisit l’essence des sentiments avec une justesse stupéfiante. Il peint la misère avec une beauté crue, capture l’essence des sentiments avec une acuité époustouflante. Il trace des sillons sur le sable asséché, laissant derrière lui des mots qui s’enracinent lentement, même balayés par les marées. On pourrait la comparer à une mer calme en surface, mais qui charrie sous ses flots des tempêtes latentes et des drames suffocants. Chaque phrase vibre d’un murmure qui fissure les certitudes. 

Dans « Duchess», il sculpte ses personnages avec une pudeur infinie en laissant jaillir des failles plus éclatantes que leurs forces. Il esquisse, il suggère et laisse toute la place au lecteur pour les apprivoiser. Leurs ombres nous obligent à les suivre du regard, et à ne jamais les lâcher. Les dialogues, ciselés, reflètent les douleurs rentrées et les désillusions de chacun. Les descriptions, elles, sont imprégnées de la mélancolie des grands espaces où l’espoir et la tragédie se fondent sous un ciel trop vaste.

« Duchess » est un magnifique roman noir, une ballade entre les vestiges du passé, les cœurs fracassés et entiers, et les lumières chancelantes. Un de ces romans qui laisse une empreinte indélébile dans le coeur des lecteurs… Cape Haven est une sépulture d’espoirs, mais aussi une terre de combat. « Duchess » en est la reine maudite, et son règne est celui de la douleur et de la bravoure. Jusqu’au bout, elle avance pour réduire à néant toute forme d’injustice. Et dans ses silences, dans ses regards lourds de chagrin et de défi, se résume toute la beauté de ce roman : celle d’une flamme qui vacille, mais refuse de s’éteindre.

* Toutes les mentions faites à l’apicultrice et au pirate sont issues du nouveau roman de Chris Whitaker « Toutes les nuances de la nuit » à paraître chez Sonatine le 6 mars 2025.

Traduction : Julie Sibony

Editeur : Pocket

Sortie : 4 mai 2023

552 pages, 9,50 euros

D’autres avis sur le roman -Babelio –

Découvrez aussi : NOS CŒURS DISPARUS, Celeste NG

11 réflexions sur “Duchess, Chris Whitaker.

  1. Yvan dit :

    Quelle belle chronique, vibrante d’émotions, pour un livre magnifique ! Avec ses deux seuls romans, je place maintenant Whitaker aux côtés d’une Tiffany McDaniel, des surdoués, des talents uniques.

  2. Aude Bouquine dit :

    Je suis bien d’accord avec toi ! Difficile d’avoir envie de lire quoi que ce soit d’autre après ça, tant c’est envoûtant.

  3. Yvan dit :

    c’est pour des livres comme ça qu’on lit, toi et moi, on s’en rend compte après s’y être plongés. Ils restent très rares, heureusement sans doute

  4. Ça a l’air d’être du lourd, parce que rien que ta chronique est emotionnellement déjà très chargée… je note, mais pas pour le moment…

  5. Aude Bouquine dit :

    Je ne veux plus lire que ça, c’est dire !
    Un vrai sens du romanesque, des personnages sublimes, et une histoire écrite de main de maître ♥️

  6. Je garde tes précieux conseils 😉

  7. laplumedelulu dit :

    Je l’ai vu hier et je ne l’ai pas pris. La gourde de service 😁 Magnifique chronique, tu m’as mis la chair de poule. Merci à toi 🙏 😘

  8. Aude Bouquine dit :

    S’il y a un livre, deux livres à lire cette année, ce sont ceux là 😉

  9. J’avais adoré et comme tu le sais, j’ai hâte de me plonger dans son dernier.

  10. laplumedelulu dit :

    En fait, je vais devoir encore négocier la vente de mon rein 😁

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