Ne vous fiez pas à cette couverture vichy à carreaux rose qui respire douceur et nostalgie et vous replonge dans les années 60, les souvenirs de Brigitte Bardot et sa robe iconique. Dans « Les bouchères », le lecteur se fait hacher menu. En route vers un quartier bourgeois de Rouen où trois femmes reprennent une boucherie familiale.
Anne en est la propriétaire. Avant elle, son père régalait tout le village. À son décès, elle retape le commerce en y apportant une touche plus féminine. C’est tout naturellement qu’elle embauche Stacey, avec laquelle elle a fait ses études de boucherie.
Deux nanas au milieu de tous ces mecs en pleine puberté, il fallait tenir ! Être solide physiquement pour découper la barbaque, et forte moralement pour supporter les remarques et attitudes sexistes de leurs « con-génères » au trop-plein de testostérone. Anne n’a pas oublié sa copine de galère et sa façon bien à elle de désosser la viande à grands coups de couteau de boucher.
Quand Michèle s’est présentée, sa verve et son franc-parler ont séduit. Le duo devient alors trio, au diable les ragots qui agitent le quartier à cause de sa couleur de peau ! Pourquoi faire compliqué lorsque l’on peut faire simple ? À trois cabossées de la vie, on se fait moins facilement hacher menu. Elles font de la boutique un lieu atypique qui fait jaser, où modernité rime avec qualité. Le modèle « à la papa », très peu pour elles !
« Les bouchères » sont au complet, elles vont transformer les codes d’un métier très masculin en un îlot de sécurité et de veille sanitaire contre « le patriarcat de papa ».
En effet, « Les bouchères » en ont marre d’être traitées comme de simples morceaux de viande. Pire encore, de subir depuis des années les assauts répétés de ces messieurs, les relations forcées, la violence conjugale/amicale/familiale. Les couteaux sont affûtés, inutile de couper la poire en deux : soit vous êtes dans « la friend zone », soit vous avez le pied sur la ligne ennemie. Dans ce cas-là, pas de quartier, votre tête est métaphoriquement (ou pas) posée sur le billot. Ici, on ne coupe pas les cheveux en quatre, on tranche dans le vif. Le compas moral n’est pas à géométrie variable, Anne, Stacey et Michèle sont parfaitement paramétrées pour gérer les situations discriminatoires et abusives.
Parlons-en justement des « papas ». Elles sont toutes les trois passées à la casserole, pas de la même façon, et pas souvent de leur plein gré. Derrière leurs tabliers impeccables, leurs billots lustrés, et leurs couteaux affûtés, elles ont fréquemment été traitées comme de simples morceaux de viande. C’est tout le propos de Sophie Demange : dans la joie et la bonne humeur, elle sort l’artillerie lourde autant sur la forme que sur le fond. Dans la version audio, on sourit parfois, mais le propos reste grave. Le premier acte de violence d’un homme sur une femme en appelle d’autres ; il faut donc tuer la cruauté dans l’œuf. Messieurs, quand vous levez la main (ou autre chose, d’ailleurs), faites attention à vos bijoux de famille, il pourrait bien leur arriver des bricoles.
Vous l’aurez compris, « Les bouchères » interroge la violence patriarcale, la domination masculine, les actes et comportements déplacés, et les outrages systémiques dont les femmes font l’objet. Le style de l’autrice est saignant à souhait, d’une précision chirurgicale. Le métier est décortiqué au scalpel, vous allez sentir le tranchant de la lame, mais la psychologie des protagonistes va bien jusqu’à maturation. On ressent jusque dans les tripes leur résilience et leur révolte, leurs failles et leurs doutes. Pourtant, « Les bouchères » excelle par son mélange audacieux qui virevolte entre légèreté et profondeur. On peut écrire un roman noir avec du rose dedans, la preuve !
Je les ai aimées ces « bouchères », corsées dehors et tendres dedans, une humanité qui vient craqueler leurs carapaces. Leur mission anti-oppression est jubilatoire, leur liberté de ton fait envie. J’aurais aimé les rencontrer tant elles célèbrent l’amitié féminine, l’entraide et créent un lien façon rôti qui ne se déficelle pas facilement. Ajoutez au trio Rachel Arditi qui leur prête sa voix et vous obtenez un cocktail détonnant qui ravira les papilles les plus pointilleuses.
« Les bouchères » remporte une victoire écrasante dans mon coeur de lectrice et, si je ne m’abuse, cela s’appelle « faire une boucherie ». C’est un premier roman, et j’en reprendrais bien une petite tranche !
Sortie : 23 janvier 2025
Éditeur : L’Iconoclaste
20,90 euros
Lu par Rachel Arditi pour Lizzie, 5 h 7 d’écoute.
L’art de raconter de Rachel Arditi dans Les petites reines de Clémentine Beauvais.
J’en prendrais bien une tranche aussi, tiens 😉
Mais il a l’air pas mal du tout ce livre ! Rachel Arditi ?! Si je le lis, c’est sûr que ça sera en audio !
Il est génial ! Énorme coup de cœur ❤️. Écouté en audio, tu savoures chaque mot. Je te le recommande vraiment 😉
Super roman noir, comme je les aime ♥️
Elle est absolument géniale ta chronique, ciselée comme il faut, au hachoir et au couteau. J’adore les (con) génères. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Je le commence demain
Très bonne lecture 📖
Merci ☺️
🥰
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Dis donc, c’est que c’est tentant, tout ça 🤔 ?