Aude Bouquine

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Chiens des Ozarks de Eli Cranor Bilan lecture janvier 2025

Nouvelle voix du roman noir américain traduit en France, Eli Cranor succède à S.A. Cosby et à David Joy, tous deux publiés aux éditions Sonatine. Dans « Chiens des Ozark», il livre un roman noir ancré dans les paysages austères de l’Arkansas, au cœur des monts Ozark. Le récit s’ouvre sur Jeremiah Fitzjurls, un ancien militaire reconverti en ferrailleur, qui vit seul avec sa petite-fille Joanna dans une casse, isolée du monde. Joanna, lycéenne à l’esprit vif, est écartelée entre ses aspirations à une vie meilleure et le poids d’un héritage familial lourd de violence et de secrets.

L’intrigue s’enchaîne lorsque la rivalité avec la famille Ledford, des suprémacistes blancs locaux impliqués dans le trafic de méthamphétamine, ressurgit. Le passé de Jeremiah et le meurtre qui a envoyé son fils unique en prison viennent alourdir le climat. Entre rédemption impossible et confrontation inéluctable, le roman explore les fissures d’une communauté rongée par le racisme, la pauvreté et la drogue.

Voici un nouveau roman éclairant sur l’Amérique rurale qui met en lumière, pauvreté et désillusions dans un lieu à la fois magnifique et désolant, où la nature sauvage, cohabite avec des hommes en pleine déliquescence. L’usine locale a fermé, la faillite économique, est omniprésente, l’ancienne génération peine à boucler ses fins de mois, et la nouvelle entre dans un cercle vicieux, dont le seul espoir est : quitter la région.

Le choix de la casse de Jeremiah comme lieu emblématique de « Chiens des Ozark» n’est certainement pas anodin. Dans un monde où il n’est plus question que d’obsolescence programmée et de consommation à outrance, ici, tout est brisé et recyclé. Les objets ne disparaissent jamais totalement, ils retrouvent une seconde vie.

Dans ce paysage sombre et sans espérance, les trafics illicites apparaissent comme l’unique solution pour s’en sortir. Le commerce de drogue fleurit, tombé aux mains d’hommes blancs, nostalgiques du temps d’avant où leur race était surpuissante. Cette petite armée, campée par la famille Ledford, incarne le racisme institutionnalisé, le refus du changement, la fin de non-, recevoir d’une quelconque évolution. Pas de doute, nous sommes bien chez les Redneck.

Eli Cranor axe son récit sur « ces oubliés » de la société en exposant sans concessions les discours, les habitudes, et les rituels de ces suprématistes. L’héritage toxique de la région ne fait aucun doute. Il y a ici une volonté de maintenir la pureté de la race, d’instrumentaliser le tout grâce à la religion, et de pousser ainsi la communauté à se replier sur elle-même. « Chiens des Ozark» porte bien son nom.

Par opposition, l’auteur a quand même introduit deux figures qui illuminent considérablement ces lieux poisseux, et cette atmosphère sombre : Jeremiah et sa petite fille Joanna. Ce lien fait battre le cœur du roman, et celui du lecteur. Une des plus belles relations qu’il m’ait été donné de lire. Ce grand-père, brisé par la guerre, mais aussi par l’emprisonnement de son fils, consacre toute son énergie, donne tout l’amour nécessaire à cette jeune fille pour qu’elle pousse droit. La malédiction familiale devra sauter une génération pour ces « Chiens des Ozark». 

Joanna qui n’a manqué, ni d’amour ni d’attention, s’emploie à ne pas reproduire les erreurs familiales. Mais son environnement, la violence intrinsèque de la petite ville, s’infiltre dans chaque interstice de son existence. Elle a bien compris que, pour casser le cycle de la violence, elle doit quitter les Ozarks et aller à l’université. Cette décision a un prix : celle de quitter son grand-père et de sacrifier les moments d’intimité touchants qu’ils partagent en regardant les étoiles du haut de la casse.

La tendresse, le respect mutuel qui lie ces deux personnages, apporte un véritable halo au roman. Leur relation éclaire la nuit, au sens propre, comme au sens figuré. Affecté par son départ prochain, ce grand-père, un brin taciturne, respecte l’indépendance et les choix de sa petite fille. Cependant, jusqu’à ce qu’elle quitte les lieux, il s’emploie quotidiennement à l’entraîner à survivre dans cette ville hostile. Un grand-père bien inspiré qui sait à quelle vitesse les choses peuvent et vont basculer…

Est-il encore besoin de rappeler à quel point les États-Unis sont désormais sur une corde raide… Je parie que tous les romans à paraître feront mention des fossés qui se creusent dans le pays, et de la marche inexorable de la haine. « Chiens des Ozark» est le premier texte de cette année 2025 que je lis, qui offre cette critique impitoyable de l’Amérique profonde, celle des électeurs de Trump. Les classes populaires ont été abandonnées, et même si le Président élu a envoyé des signaux forts à leur encontre, il n’en reste pas moins que l’isolement engendre parfois des monstres quand les tensions raciales prennent toute la place. 

Cette violence intrinsèque a un impact direct sur les personnages, même les plus fondamentalement honorables. Je vous recommande d’ailleurs la série « Ozark » disponible sur Netflix, qui montre à la fois la splendeur des lieux, mais démontre aussi avec quelle rapidité, une famille entière peut « tomber » dans le trafic de drogue. (Jason Bateman et Laura Linney sont formidables dans leurs rôles.)

Certes, nous n’en avons pas fini avec ce genre de roman et peut-être trouvez-vous que la littérature noire américaine soulève toujours les mêmes problématiques. Cela est vrai. Les éléments qui diffèrent sont les lieux, la manière de traiter les sujets, l’accent mis sur un registre en particulier. « Chiens des Ozark» est encore un texte qui ne cherche pas à édulcorer la réalité, il met bien l’accent sur l’aspect communautaire des Américains, mais il s’éclaire aussi d’humanité et de possibilités de s’extirper d’un certain fatalisme. Et puis, comme Cosby ou Joy, Eli Cranor a su créer deux personnages magnifiques auxquels on s’accroche de manière presque désespérée. 

Une lecture recommandée pour ceux qui cherchent à comprendre les tensions profondes qui agitent l’Amérique rurale.

Traductrice : Emmanuelle Heurtebize

Sortie : 9 janvier

Éditeur : Sonatine

304 pages, 22 euros.

Bande-annonce de la série Ozark, saison 1

Découvrez aussi : Les deux visages du monde, David Joy.

Découvrez aussi : Le sang des innocents – S.A. Cosby

5 réflexions sur “Chiens des Ozarks, Eli Cranor.

  1. Tu commences à me connaître maintenant et tu te doutes que j’adore ce genre de livre, qui questionne et aborde des sujets de société.

  2. laplumedelulu dit :

    Ma Complice Anne Sophie étant sortie de sa cabane pour ce livre, elle valide sa lecture, Yvan également. Ils ont le chic chez Sonatine pour dénicher des petites pépites. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Aude Bouquine dit :

    Sonatine a effectivement un don pour traduire les livres d’une nouvelle génération d’auteurs dont on va entendre parler !

  4. Aude Bouquine dit :

    On est pareilles ♥️

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