Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Maman dort de Michel Le Bourhis Bilan lecture janvier 2025

Dans «Maman dort», Michel Le Bourhis raconte une tragédie du quotidien qui touche deux enfants. Le roman débute avec Suzanne, factrice attentive, qui prend conscience que la boîte aux lettres de Mme Moreau déborde. Rapidement, elle alerte les autorités locales. C’est le début de réactions en chaîne qui révèle une réalité glaçante : Lise Moreau, mère de deux petites filles, est retrouvée morte dans son lit, abandonnée à son sort depuis plusieurs jours. Ses filles, Angélique et Bérangère, âgées de 5 et 3 ans, ont survécu seules dans des conditions que l’on peine à imaginer. 

Sous le prisme d’un roman choral, l’auteur déroule le fil de cette sombre histoire. Factrice, secrétaire de mairie, directeur d’école, pompier volontaire, pédopsychiatre se succèdent pour raconter le drame. La voix d’Angélique elle-même s’ajoutera à cet ensemble de témoignages pour relater les événements. Que s’est-il passé en ces lieux ?

« Une maison nous apprend beaucoup de choses, vous savez. Une maison respire, elle parle aussi, à sa façon. Là, le silence était pesant, comme plombé. (…) Il y avait des barreaux aux fenêtres, à toutes les fenêtres. »

Savons-nous réellement ce qui se passe derrière les portes closes, et les fenêtres à barreau ? Dans «Maman dort», il est d’abord question d’une enfance confrontée au drame. Malgré leur très jeune âge, les deux fillettes doivent affronter la perte et le vide, suscités par la mort de leur mère. Si la voix de la plus petite n’est pas exploitée pour des raisons évidentes d’âge, celle d’Angélique nous éclaire sur leur psyché respective. Même à cinq ans, il est bouleversant de constater quels mots peuvent être prononcés pour protéger une petite sœur. Ces scènes d’interaction fraternelle montrent à la fois complicité et résilience face au monde du dehors, qui semble avoir disparu, et à celui du dedans, terriblement silencieux.

«Maman dort» explore ainsi la mémoire traumatique. Toute la réflexion du roman est basée sur cette capacité à se reconstruire, à remettre une vie sur les rails à partir de fragments d’enfance brisés. Michel Le Bourhis fais montre d’une grande sensibilité, sans jamais verser dans le pathos. Pourtant, la tentation aurait été grande d’exagérer, immodérément, les émotions des petites. Ce n’est pas le cas, puisque les mots et les actions correspondent à des enfants de leur âge.

Qui était Lise Moreau ? Une femme qui élevait seule ces deux enfants dans un hameau reculé. Un endroit si isolé, qu’elle aurait pu devenir invisible. Sa solitude physique, mais aussi émotionnelle, n’est entrevue qu’à travers les différents témoignages de la première partie. Elle ne recevait pas de courrier personnel, elle vivait chichement, elle était digne, ses filles étaient toujours propres et bien habillées, elle faisait des heures de ménage à l’école. Voilà peu ou prou ce qui se disait d’elle. Pas de père, pas de participation à des événements locaux. Une vie sans éclat et sans saveur. L’isolement social est un sujet tapi dans l’ombre de «Maman dort». C’est comme si le monde, la société avait oublié cette femme.

A-t-on une responsabilité collective dans ce type de drame ? Le choix du roman choral tend à valider cette impression. Les différents narrateurs, comme s’ils passaient à la barre d’un tribunal, témoignent, et surtout s’interrogent sur ce qu’ils auraient pu et dû pour empêcher une telle issue. Dans un monde où l’individualité prime de plus en plus face au collectif, la question de la responsabilité de chacun mérite d’être posée.

« Je peux dire que j’en ai vu, des “mal partis”… C’est comme ça que j’appelle les enfants qui, pour une raison ou pour une autre, commencent leur vie par des embûches. » Ainsi s’exprime la pédopsychiatre chargée d’Angélique et de Bérangère, avant qu’elles n’aillent « se cogner à la vie », ce qui sera la suite du roman et dont je ne vais pas parler. «Maman dort» invite à une réflexion sur l’après, le comment, le avec qui, et met en lumière la façon dont on grandit. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé l’utilisation de la citation d’André Comte-Sponville qui dit de l’enfance : « l’enfance est à la fois un miracle et une catastrophe. »

Me concernant, j’ai beaucoup aimé la narration polyphonique qui donne une vraie richesse à l’intrigue en distillant les informations par petites doses. Le style est épuré, mais efficace et Michel Le Bourhis parvient à transmettre suffisamment d’émotions fortes pour donner un véritable impact émotionnel au roman. Sans tomber dans l’affectation feinte ou l’érudition à outrance, «Maman dort» permet de s’interroger sur l’entraide, l’individualité dans une société où les relations humaines deviennent de plus en plus difficiles.

Si le parcours des deux fillettes ne peut laisser indifférent, si les cahiers d’Angélique, en italique dans le roman, apportent une dimension psychologique supplémentaire à la compréhension de ce qui se joue intérieurement, je dois reconnaître que la fin m’a déçue. L’auteur s’est inspiré d’un fait divers survenu en 2003, les points de bascule de l’adolescence semblent être un sujet qui le passionne, mais j’ai trouvé le dernier chapitre un peu trop convenu, pour ne pas dire facile. Un élément clé, nous y est pourtant révélé, qui contribue à asseoir un peu plus, la terrible vérité qui entoure le drame. La fin d’un roman est souvent une affaire d’affinités, d’attentes, et il faut parfois accepter que le récit n’aille pas dans le sens que l’on avait espéré. Néanmoins, j’ai senti que ces toutes dernières lignes tenaient à cœur à l’auteur. « (…) l’idée lui avait traversé l’esprit. Il l’avait d’abord chassée, se demandant s’il avait le droit, moralement parlant, de s’emparer d’un fait divers pour en faire un récit (…) »

L’image de la dernière phrase reste sublime, dans ce qu’elle renvoie d’espoir et de lumière. Et puis, « On va juste essayer de continuer à grandir, maintenant.»

Sortie : 8 janvier

Éditeur : JC Lattès

208 pages, 21,50 euros

Découvrez aussi : Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette.

Lien vers les éditions JC Lattès

2 réflexions sur “Maman dort, Michel Le Bourhis.

  1. laplumedelulu dit :

    Jolie chronique qui pose question. Merci à toi 🙏 😘

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