« La dérobée » est le premier roman de Sophie de Baere. Suivront « Les corps conjugaux », « Les ailes collées » et en février 2025 « Le secret des mères ». En ce mois de décembre 2024, j’ai l’impression que les textes que je choisis de lire me renvoient systématiquement à l’adolescence. Faut-il y voir un signe ? Pendant que je me souviens, rappelez-vous… Il y a des amours qui ne nous quittent jamais vraiment. Ceux que l’on vit à un âge où tout est encore possible, où le cœur s’éveille à la vie avec une intensité brute et désarmante. Ces premiers élans, maladroits et exaltés s’impriment en nous comme des empreintes indélébiles sur la trame de notre être.
C’est le cas pour Claire et Antoine dans « La dérobée ». Dans les années 80, dans le petit village où vit la jeune fille, un Parisien de belle condition vient passer ses vacances dans la maison aux volets bleus. Sa présence illumine les étés de Claire qui va découvrir entre ses bras un amour qui donne un sens à son existence et panse temporairement ses blessures familiales. Mais la différence de classes sociales, un obstacle cruel et classique, brise leur relation. Antoine disparaît de sa vie, laissant derrière lui une blessure jamais refermée.
Des décennies plus tard, Claire, 43 ans, vit à Nice avec son mari François et leurs deux enfants, désormais grands. Son quotidien est morne, rythmé par son travail de caissière sur une aire d’autoroute et par une relation conjugale devenue mécanique et sans éclat. Sa vie, qu’elle décrit comme « un bain tiède dont on hésite à sortir », semble figée dans une banalité réconfortante, mais étouffante.
Cette routine éclate lorsqu’Antoine emménage dans l’appartement voisin avec sa femme Paola. Dès leur première rencontre sous la porte cochère, un flot de souvenirs refoulés submerge Claire. Désormais, l’amour de sa jeunesse vit presque sous son toit, et, malgré les années, continue de brûler en elle. Cet événement réveille Claire d’une longue léthargie. Sa vie actuelle, construite sur un socle de sécurité et de routine, est-elle réellement suffisante ? Peut-on aimer à nouveau comme à seize ans ? Et surtout, est-il possible de réparer les erreurs du passé ?
Commence alors « La dérobée », cette danse traditionnelle bretonne originaire du nord de l’Italie, au rythme sautillant, pratiquée par des groupes de plusieurs couples. Valse des coeurs, valses des corps.
En alternant les temporalités, Sophie de Baere intensifie l’expérience émotionnelle du lecteur. Les chapitres se succèdent, dévoilant progressivement les morceaux d’un puzzle intime où chaque souvenir du passé éclaire les dilemmes du présent. Ces allers-retours temporels permettent à la fois de mesurer l’impact des événements passés sur ses choix actuels, mais surtout d’explorer la manière dont le temps déforme, embellit ou alourdit les souvenirs. « La dérobée », construction fragmentée entre les étés lumineux de l’adolescence et la grisaille de vie d’adulte, ordonnée mais terne, offre une tension graduelle dans l’appréhension des fièvres du coeur et du corps.
Sophie de Baere possède un véritable talent pour capter l’essence des émotions humaines. Son écriture, poétique, regorge d’images évocatrices. Elle excelle à rendre palpables les sensations et les tourments de ses personnages. Des phrases comme « je mettais de la dentelle arc-en-ciel sur le gris de mes habits » ou « un crachin de soie dans la nuit bleue » illustrent la beauté de sa plume. Les chapitres courts, cinématographiques, donnent un rythme stimulant au récit. Elle parvient toujours à réveiller les frémissements du passé afin d’intensifier les questionnements du présent. « La dérobée » est un roman à fleur de peau sur les amours qui ne meurent jamais tout à fait.
Car, au cœur de « La dérobée » se trouve la question de l’amour premier, intense et absolu, qui laisse une marque indélébile. Il est des amours que l’on croyait morts, enterrés sous le poids des années et des habitudes, mais qui renaissent, soudain, comme un souffle chaud au creux d’un hiver glacial. Ils sommeillaient, tapis dans l’ombre des cœurs, réduits à de simples souvenirs, et pourtant bien vivants, prêts à éclore au premier frisson. Il suffit d’un regard, d’un mot, d’un hasard pour raviver ces braises oubliées, et l’incendie, doux et féroce, consume à nouveau tout sur son passage.
C’est ce qui arrive à Claire et Antoine et, sous la plume de Sophie de Baere, on en vient presque à les envier non pas pour l’intensité tragique de leur histoire, mais pour cette exaltation si rare, ce frisson brut qui envahit tout, ce ventre qui palpite à la moindre pensée de l’autre, ce cœur qui s’emballe comme si rien d’autre au monde n’existait, ni les maris, ni les enfants. On envie cet abandon total, cette fièvre qui ne demande ni permission ni raison, cette sensation d’être vivant à un degré qu’on oublie parfois. Leur passion, même imprudente, même destructrice, réveille en nous la nostalgie d’aimer sans filet, d’être emporté par un tourbillon où chaque instant semble vital. La routine tue tout, tenez-le-vous pour dit.
Au-delà de cette histoire d’amour, « La dérobée » abrite des thématiques importantes. En arrière-plan, un drame non résolu et un deuil familial. En avant-plan, les fractures sociales, les secrets de famille et la famille dysfonctionnelle, le sentiment d’inadéquation à ne jamais trouver sa place, la tension entre liberté et convention sociale et des réflexions sur le temps et les choix.
« La dérobée » est un roman introspectif qui interroge le lecteur sur ses propres décisions et sa propre vie. Sophie de Baere vient gratter ce qui nous définit en tant qu’individu : nos racines, nos blessures, nos désirs inavoués.
Elle ouvre une réflexion universelle : combien vivent dans la sécurité d’un quotidien tiède, bercés par des compromis silencieux, tout en rêvant de ce qui aurait pu être ? Avec une grande délicatesse, elle dresse un miroir dans lequel chacun peut entrevoir ses regrets, ses espoirs et ce qu’il reste à construire.
Avec « La dérobée », Sophie de Baere signe un premier roman puissant et maîtrisé. À mi-chemin entre drame psychologique, roman d’amour et polar, il frappe par sa profondeur et son humanité et touche à l’essence même de ce qui fait battre nos cœurs : l’amour, le temps, les choix, et les regrets. Un roman lumineux malgré ses ombres, à découvrir absolument.
Découvrez aussi : LES AILES COLLÉES, Sophie De Baere – Le livre de poche, paru le 26 avril 2023.

