Dans la plus pure tradition des cosy mystery « La librairie des chats noirs » reprend tous les codes du genre. Ici, ce n’est pas un policier qui résout l’enquête, mais un libraire spécialisé dans la littérature policière. L’intrigue se déroule à Cagliari en Sardaigne où officie Marzio Montecristo, ancien professeur de mathématiques reconverti en libraire et le fameux groupe de lecture « le club des enquêteurs du mardi ». Il faut dire que Piergiorgio Pulixi était libraire avant de devenir écrivain et les anecdotes sur ce métier, dont il fait part dans ce roman, sont truculentes. (perles de librairie : Les Frères Kalashnikov de Fiodor Dostoïevski, Le Nom de l’arthrose d’Umberto Eco, Arroser les fleurs de Valérie Perrin, et j’en passe.)
« La librairie des chats noirs » est clairement un hommage à la littérature de genre et à Agatha Christie en particulier. Les deux chats de la librairie se prénomment d’ailleurs Miss Marple et Poirot. Les clins d’oeil aux « classiques » sont nombreux, de « Rebecca », de Daphné du Maurier, en passant par « La lettre dérobée » de Edgar Allan Poe, et par plusieurs titres de la Reine du crime. Clins d’œil aussi pour différents auteurs publiés chez Totem (format poche des éditions Gallmeister), comme Giorgio Scerbanenco ou Peter Swanson, même Donato Carrisi y est ! Au-delà du polar pur jus, Marzio Montecristo travaille sa culture littéraire personnelle en créant « la liste de la honte » qui regroupe tous les classiques de la littérature internationale qu’il faudrait avoir lus dans sa vie. Prenez des notes, personnellement j’en ai pris.
« La librairie des chats noirs » commence par un meurtre sordide, mais attention, comme dans tous les cosy mystery, pas d’hémoglobine à outrance ou de détails scabreux. Muni d’un sablier, un criminel particulièrement étrange impose des choix abracadabrantesques à ses victimes : « Dans quelques secondes, je vais retourner le sablier. À partir de là, tu auras exactement une minute pour prendre ta décision. Ce sera un choix difficile, j’en ai conscience. Mais il n’y aura aucune échappatoire. Soixante secondes, pas une de plus. C’est tout le temps dont tu disposeras. Compris ? » D’autres crimes de cet acabit suivront, et l’inspecteur Flavio Caruso et la brigadière Angela Dimase auront bien du mal à trouver la moindre piste. C’est tout naturellement qu’ils se tournent vers le club du mardi pour les aider à démêler les fils de ces sombres histoires. (On est très loin de la « vraie vie », mais acceptons ce postulat lorsqu’on lit des cosy mysteries.)
« Les amateurs de polars ne sont pas des lecteurs normaux, lui avait-elle dit un jour pour lui mettre du baume au cœur en voyant sa mine abattue. (À part eux deux, la librairie était déserte.) Leur fidélité au genre confine à l’obsession. Ils forment une sorte de secte. »
Il faut bien admettre que ce club d’amateurs de polars n’est pas mauvais en déduction. Petit à petit, chacun apporte sa pierre à l’édifice de l’argumentation. Le « héros » de « La librairie des chats noirs », Marzio est un ours très mal léché. Bien qu’il soit passionné de littérature, il est absolument infect avec sa clientèle. Il ne supporte pas les clients qui ne savent pas ce qu’ils veulent, qui écorchent les titres des ouvrages ou demandent un roman à la couverture jaune (en Italie, les couvertures du « noir » sont jaunes.) Certaines de ses réparties font rire, tellement on voudrait s’autoriser à faire de même.
« Les affaires les plus difficiles sont toujours les plus banales. Si elles semblent compliquées, c’est parce que l’enquêteur charge le crime d’une complexité qui n’est qu’apparente, à cause de ses préjugés, et qu’il se torture à chercher une réponse là où il n’y en a pas. Mais en réalité, tout est extrêmement simple et la réponse est là où on l’attend le moins, dissimulée sous un voile de banalité. Exactement comme dans La Lettre dérobée de Poe. » Peut-on réellement trouver le meurtrier de plusieurs affaires dans les enquêtes résolues par les grands écrivains du Whodunit ?
« La librairie des chats noirs » redonne ses lettres de noblesse à la littérature de genre et l’on sent que Piergiorgio Pulixi s’est beaucoup amusé à écrire ce livre. Je n’ai pas pour habitude de lire de cosy mystery, mais je dois avouer que j’ai pris un certain plaisir à découvrir le genre. Une librairie est sans doute mon lieu préféré au monde, et celle de ce roman en particulier m’a enveloppée d’une chaleur familière, me donnant l’impression d’être chez moi, en territoire connu. L’enquête est plutôt ludique, sans complication, et encourage à se laisser porter. Les situations sont cocasses, les dialogues et les interactions entre les personnages souvent amusants, et le ton est léger. Les amateurs de littérature policière sont invités à dénicher les références ou des clins d’œil des chefs-d’œuvre de la littérature classique tout en essayant d’analyser comment l’auteur s’en sert pour construire lui-même son roman.
« La librairie des chats noirs » offre un espace de détente, de divertissement pur où le mystère est intrigant, mais jamais oppressant. Pulixi, avec humour et imagination, célèbre ce genre littéraire tout en jouant le jeu de la simplicité de l’énigme, de l’importance des détails cachés sous des apparences anodines, et de la nécessité d’utiliser logique et pouvoir de déduction. Un roman à savourer, pour tous ceux qui, comme Marzio, aiment explorer les mystères — qu’ils soient issus du polar ou de la vie elle-même.
Traduction de l’italien : Anatole Pons-Reumaux
Publié aux éditions Gallmeister le 3 octobre 2024 – 288 pages
L’ILLUSION DU MAL, Piergiorgio Pulixi – Gallmeister, sortie le 1er septembre 2022.
Découvrez la bibliothèque de l’aéroport de Cagliari, mentionnée dans le roman
Le cosy, ce n’est pas trop mon style, mais quand c’est bien fait pourquoi pas
Suis pareille qu’Yvan. Pas ma came du tout mais ta chronique est sympa. Merci à toi 🙏 😘
Ça a l’air incroyable vous m’avez donné envie avec votre chronique de découvrir ce cosy mystery
Super ! Bonne lecture alors 😉
Pas ma came non plus, le premier de ce genre là mais franchement c’est fun à lire
C’est fun et les clins d’œil à la littérature noire sont nombreux. Ça se lit tout seul !
Ça a l’air bien…. et c’est chez Gallmeister, signe de qualité !
Je compte bien le lire, moi qui adore les romans de Piergiorgio Pulixi et les cozy mysteries !
J’apprécie beaucoup les cosy-mystery et je suis impatiente de découvrir cet auteur dans ce genre littéraire 🙂
C’est comique, j’ai appris cette histoire de « littérature jaune » à Iris, lors de la table ronde avec Antonio Lanzetta 😅. Je note ! Cosy, parfois, j’aime bien (mais à dose homéopathique 😅)
La jolie couverture m’a attirée, comme bien souvent. Pour la suite hélas… j’en suis à peu près au milieu, mais je décroche.