« Intermezzo » de Sally Rooney, publié en France chez Gallimard, est une nouvelle œuvre qui s’inscrit dans la veine des romans introspectifs et relationnels qui ont fait le succès de l’auteure. L’histoire se déroule en Irlande et met en scène Ivan et Peter, deux frères que la vie a éloignés, mais qui se retrouvent à l’occasion de la mort de leur père. Leurs relations familiales tendues se mêlent à des histoires d’amour compliquées, tandis que chacun traverse cette période de deuil à sa manière. Ivan, jeune joueur d’échecs solitaire et ultra-sensible, et Peter, avocat séducteur et charismatique, doivent naviguer entre leurs émotions, les souvenirs et les nouvelles relations amoureuses qui surgissent dans leur vie.
Le récit est en soi un « Intermezzo » dans la vie de ces personnages, un moment suspendu, où la fragilité de l’existence n’empêche pas l’éclosion de nouvelles aventures sentimentales. Sally Rooney, fidèle à ses thèmes de prédilection, traite ici encore de l’amour sous toutes ses formes, des relations familiales dysfonctionnelles, des inégalités sociales, et de la confusion des sentiments dans un style marqué.
L’amour est au cœur d’« Intermezzo ». Mais contrairement aux épanchements passionnés de certains romans « romantiques », l’amour chez Sally Rooney reste compliqué, parfois distant, souvent lié à des luttes internes ou à des quêtes identitaires. Ivan et Peter incarnent deux facettes d’une masculinité en quête de sens dans des relations intimes. Ivan, enfermé dans son univers cérébral des échecs, trouve difficile de s’ouvrir à l’autre, tandis que Peter, plus extraverti, est prisonnier de ses propres insécurités malgré ses apparences de séducteur accompli.
Pour une fois, je dois saluer la beauté des scènes de sexe. Loin des représentations crues ou pornographiques que l’on a tendance à trouver dans certaines œuvres contemporaines, dans « Intermezzo », l’auteure opte pour une approche tout en douceur, où le consentement, la communication, et le respect mutuel entre les personnages sont toujours présents. Ces moments d’intimité physique deviennent des parenthèses de tendresse dans un synopsis souvent marqué par les conflits émotionnels et les turbulences internes. Ils révèlent des aspects subtils de la personnalité et des sentiments de chacun, on perçoit le soin que Sally Rooney apporte à dépeindre des interactions empreintes de respect et d’écoute, où chacun des protagonistes se montre attentif aux besoins de l’autre. Le lecteur est témoin de gestes doux, de regards complices, et d’une compréhension tacite.
L’auteure explore également les relations familiales tendues. Le deuil du père est le catalyseur qui réunit les deux frères, mais il met aussi à nu des tensions enfouies. Leur relation est marquée par la distance émotionnelle et un certain ressentiment. Le récit navigue ainsi entre la recherche de réconciliation et le poids du passé, un passé qui semble rendre impossible une véritable proximité.
Si Sally Rooney excelle à capturer la confusion émotionnelle, son style peut parfois paraître « ampoulé », c’est-à-dire trop démonstratif, voire artificiel, dans la manière dont elle distille ses thématiques. Les réflexions des personnages, bien qu’intéressantes, finissent par paraître forcées, trop écrites. Les dialogues, bien que réalistes, sont souvent interrompus par des introspections complexes qui cassent le rythme naturel des interactions.
En cherchant à rendre ses personnages constamment introspectifs, la romancière tombe parfois dans un excès de formalité émotionnelle. Chaque mot semble trop pesé, chaque geste trop analysé, comme si les protagonistes étaient des marionnettes de leurs propres émotions, empêchés de vivre de manière spontanée. Cette sur-analyse des sentiments finit par alourdir le récit, donnant l’impression d’une œuvre construite plus pour impressionner que pour véritablement toucher. Si certains lecteurs apprécient cette finesse psychologique, j’ai trouvé parfois cette approche trop intellectualisée, presque suffocante, brisant le transfert des émotions.
L’atmosphère d’« Intermezzo » est indéniablement lourde, presque étouffante par moments. La mort du père est omniprésente dans l’esprit des personnages, et le climat général du roman est empreint d’une terrible mélancolie. Les émotions sont à fleur de peau, et il faut avoir un moral solide pour aborder ce récit. Chaque relation, qu’elle soit amoureuse ou familiale, est marquée par une complexité qui ne laisse que peu de place à la légèreté.
Les moments de tendresse ou de répit sont rares, et le lecteur se retrouve plongé dans des questionnements existentiels constants. La lecture devient alors une épreuve émotionnelle, un miroir des doutes et des peurs qui nous habitent. Ce climat angoissant, associé à l’écriture clinique, peut être déroutant et demande une certaine disposition d’esprit pour l’apprécier pleinement. Il faut bien choisir son moment pour l’aborder, tant plonger dans des abîmes de réflexions personnelles peut vous emporter par le fond.
Les sujets abordés dans « Intermezzo » ne sont pas nouveaux (voir « Normal people »). L’amour compliqué, les relations familiales toxiques, et la différence des classes sociales sont des thématiques récurrentes dans son œuvre. Si elles sont toujours abordées avec subtilité, on peut se demander si cette répétition ne finit pas par desservir l’ensemble. En effet, il semble parfois que Sally Rooney peine à renouveler son propos, et que ce roman ne fasse que creuser les mêmes sillons que ses précédents ouvrages, sans apporter de véritable nouveauté.
En outre, certaines digressions sociologiques ou philosophiques paraissent parfois déconnectées du récit principal. Elles donnent l’impression que l’écrivaine tente de prouver son acuité narrative plutôt que de servir son histoire. Cette complexité dans la trame m’a souvent dérangée, arrachée à l’essence des émotions par des digressions trop nombreuses.
Sally Rooney est considérée comme une référence incontournable pour la génération Z et les Millenials et se retrouve en tête du phénomène « Booktok ». Les jeunes générations, qui évoluent dans un monde de communications numériques, de connexions instantanées, se reconnaissent dans les questionnements et les ambiguïtés relationnelles que l’écrivaine met en scène.
Les relations humaines dans ses romans, comme celles d’« Intermezzo », reflètent les incertitudes, les doutes et les fragilités qui habitent souvent les jeunes adultes aujourd’hui. Il en est de même pour les questions de classe sociale, d’inégalités économiques, et de privilèges, des thèmes qui préoccupent énormément les jeunes générations.
La génération Z et les Millenials se caractérisent par une réelle quête identitaire dans un monde en perpétuel changement et Sally Rooney excelle à décrire les états d’âme complexes, les ambivalences émotionnelles, et la confusion qui accompagne souvent les relations et les choix de vie. Enfin, ses personnages vivent dans un monde hyperconnecté, où les interactions numériques et les réseaux sociaux sont omniprésents. Les Millenials et la génération Z naviguent constamment entre des relations physiques et virtuelles, souvent à travers les filtres des écrans.
Tout cela explique sans doute pourquoi elle est surnommée la « Salinger de la génération Snapchat » ou la nouvelle Jane Austen, et met peut-être en lumière le fait que je ne sois plus tout à fait la cible de ce type de lecture.
« Intermezzo » est un roman qui séduira les fans de Sally Rooney pour son style, ses thématiques et ses personnages finement dessinés, et qui ne connaissent peut-être pas ses autres romans, évitant ainsi cette sensation de redondance. L’atmosphère pesante et l’introspection constante peuvent devenir étouffantes, et le style de l’auteure, parfois trop lourd, risque de lasser ceux qui ne sont pas sensibles à cette prose sur-analytique.
En revanche, pour ceux qui apprécient l’exploration minutieuse des émotions et des relations humaines complexes, ceux qui aiment se glissent dans d’autres peaux, « Intermezzo » offre une plongée fascinante dans les profondeurs de l’âme. L’écrivaine y capture, comme à son habitude, les subtilités des dynamiques humaines avec un regard acéré, même si cela se fait parfois au détriment de la spontanéité et du rythme narratif.
Pour ma part, j’ai alterné la version papier et la version audio lue par Julien Frison. Je n’ai ni adoré ni détesté, je continue de m’interroger sur le texte, ce qui est sans doute le signe d’une lecture marquante.
Traduction : Laetitia Devaux
Lu par Julien Frison dans sa version audio, 15 heures d’écoute.
Parution chez Gallimard le 24 septembre 2024 – 464 pages
Quand on commence à se poser des questions, effectivement, c’est une lecture marquante. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘.
Je suis la seule à commenter ?
Ben oui 😂
Merci
🥰
Je n’ai encore jamais lu cette autrice, pourtant, j’ai beaucoup entendu parler de son « Normal People ». Mais je ne sais pas, je ne suis pas tentée par ses romans.
Regarde la série Normal People, ça te donnera une idée. C’est assez fidèle je trouve