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L’ARCHIPEL DES OUBLIÉS, Nicolas Beuglet – XO Éditions, sortie le 22 septembre 2022.

L’excellente idée de ce roman réside dans le fait d’avoir rassemblé deux enquêtrices que nous avions déjà rencontrées indépendamment dans les tomes précédents : Grace Campbell l’Écossaise et Sarah Geringën la Norvégienne. Je dois dire que c’est un réel plaisir de les voir œuvrer ensemble au sein d’une même enquête, partager leurs failles et leurs points forts, composer avec leurs caractères très différents en s’adaptant l’une à l’autre d’abord de manière contrainte, puis par réelle envie de travailler ensemble. Dans « L’Archipel des oubliés », Nicolas Beuglet rassemble deux trilogies (une première composée de « Le cri », « Complot » et « L’île du diable » et une seconde constituée par « Le dernier message », puis « Le passager sans visage »). « L’Archipel des oubliés » se situe bien dans la continuité de l’enquête débutée par Grace Campbell alors en traque du mystérieux passager dès le tome 1 de la seconde trilogie. Clairement, je déconseille de lire ce troisième volet si vous n’avez pas lu les deux tomes précédents, vous y perdriez énormément. Il y a une continuité dans la chasse du passager, mais aussi une continuité dans le plan orchestré par celui-ci : « Après avoir abruti les peuples pour leur ôter l’esprit critique dans sa phase 1, après les avoir terrorisés dans sa phase 2 pour mieux les contrôler, la phase 3 consiste à… »

Le rythme de ce tome-ci est effréné, l’enquête menée tambour battant, l’écriture nerveuse, l’ambiance anxiogène. Sur la première moitié, j’ai eu du mal à reprendre mon souffle tellement j’ai été prise par l’histoire, le suspense et une forme assez prégnante d’angoisses de toutes sortes. L’atmosphère très oppressante trouble le lecteur, sans qu’il comprenne réellement pourquoi, mais avec une sensation omniprésente que quelque chose de peu agréable va lui tomber sur le coin du nez. Et c’est le cas, dans la seconde moitié…

Avant de vous parler de ce qui m’a profondément gênée dans « L’Archipel des oubliés », je voudrais rappeler que ce que j’aime dans les romans de Nicolas Beuglet c’est sa faculté à s’appuyer sur des faits réels ou des thématiques sociétales pour construire ses romans. Ainsi, hormis l’enquête, il y a toujours un second degré de lecture qui permet de mettre en perspective des problématiques de notre société. Dans l’une de mes précédentes chroniques, j’écrivais même que ses thrillers étaient tels que je les attendais : sociétaux, engagés et éclairants, toujours en passe de bouleverser nos certitudes et notre vision de l’avenir. Une volonté également de développer des sujets qui sont susceptibles de nous préoccuper à titre personnel en s’appuyant sur plusieurs sources. Ici, Nicolas Beuglet questionne notre société et notamment notre façon d’utiliser toutes les technologies mises à notre disposition « pour nous simplifier la vie », versus l’abandon de notre anonymat, de notre vie privée, et notre habilité à socialiser avec l’autre, mais aussi des ressources de la terre que nous épuisons sans vergogne.

Le problème ne se situe pas dans le fait de soulever toutes ces problématiques bien légitimes. Le souci c’est de sentir, et de TROP sentir l’opinion de l’auteur, tant et si bien que j’ai eu l’impression, à de nombreuses reprises, d’avoir affaire à du prosélytisme en règle. Le seuil du simple thriller est pour moi dépassé, on entre dans un brûlot politique que je trouve extrêmement dérangeant et qui m’a mise vraiment très mal à l’aise. Je ne dis pas que l’auteur a tord sur toute la ligne, au contraire, il y a des points de vue que je partage, mais j’estime que ses idées ont pris le pas sur le thriller et que par extension, l’intrigue des enquêtrices se retrouve noyée sous des « théories conspirationnistes » que je pourrais largement assimiler aux « théories complotistes » telles que nous les avons connues durant la période covid.

Les auteurs et ouvrages cités à la fin du récit sont d’ailleurs très « encombrants » et laissent un énorme sentiment de malaise. À de nombreuses reprises, son propos et sa démonstration concernant par exemple les algorithmes, la dématérialisation, la 5G, la perte des libertés individuelles « Au point qu’un jour, on finira par se dire : au fond la liberté pour quoi faire », ou encore, à terme le renoncement aux acquis fondamentaux de la démocratie sont, de mon point de vue poussés à l’extrême. Je ne lisais plus un récit de divertissement, mais une thèse sur les opinions du citoyen Beuglet. Encore une fois, et j’insiste bien, je ne prétends pas affirmer qu’il a tort, je déplore simplement la fragilisation du récit de fiction au détriment de ses agacements/préoccupations personnels, trop présents, trop visibles, et trop développés. À maintes reprises, j’ai comparé « L’Archipel des oubliés » à « Impact » d’Olivier Norek qui lui aussi dénonce les failles de notre société sans qu’à aucun moment je n’aie senti cette force de vouloir convaincre à tout prix. Je vous recommande de prendre le temps de lire cet opus et de réfléchir à ce que Nicolas Beuglet y explicite. Ce n’est pas absolument pas dénué d’intérêt, au contraire. Il me semble simplement que ce n’était pas le meilleur support pour le faire. Faites-vous votre propre idée. 

LE DERNIER MESSAGE, Nicolas Beuglet – XO Éditions – sortie le 17 septembre 2020.

LE PASSAGER SANS VISAGE, Nicolas Beuglet – XO Éditions, sortie le 16 septembre 2021.

ÇA N’ARRIVERA PAS, Nicolas Beuglet – XO éditions- Nouvelle

 

 

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