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CE QUI VIENT APRES, JoAnne Tompkins – Gallmeister, sortie le 3 mars 2022.

Un drame épouvantable secoue la communauté de Port Furlong, État de Washington. Daniel disparaît après son entraînement de football. Huit jours plus tard, son ami d’enfance Jonah se suicide en avouant le crime. Personne ne comprend comment l’un a pu tuer l’autre, surtout pas leurs parents. Isaac père de Daniel, divorcé, ayant comme compagnon de vie un chien nommé Rufus, peine à s’en remettre. Lorrie, mère de Jonah et voisine d’Isaac, a déjà perdu son mari qui s’est lui aussi suicidé. Quand Évangéline est retrouvée terrée dans son jardin par Rufus, Isaac lui offre le gîte et le couvert. Il se rend rapidement compte qu’elle est enceinte. Il comprend aussi qu’Évangéline connaissait les garçons et que l’un d’entre eux pourrait bien être le père du bébé. Et si la consolation était possible grâce à l’Autre, et si pour guérir, l’Autre devenait notre meilleur allié ? « Ce qui vient après » est le récit d’un grain de sable jeté dans une machine qui plutôt que de l’enrayer va la remettre en marche. 

Voilà un roman qui redonne foi en l’humanité. Malgré la tragédie, la proximité géographique du parent de l’autre, les années d’enfance et d’adolescence à l’amitié indéfectible, il va falloir composer avec les émotions et le vécu de chacun face à cet incompréhensible drame. Les parents, survivants, démunis, verrouillés émotionnellement, ne savent plus comment se comporter l’un avec l’autre, ne savent plus se parler, bouillonnent de l’intérieur dans leurs vies restées sur pause. Et pourtant, une adolescente sortie de nulle part va les obliger à communiquer. Parce qu’elle a connu les deux garçons, parce qu’elle a un vécu personnel avec l’un et avec l’autre, parce qu’elle est enceinte, seule, abandonnée par sa mère, Évangéline devient un pont entre ces deux âmes perdues. 

« Ce qui vient après » porte bien son titre. Lorsqu’on a perdu l’essentiel, comment continuer à vivre ? Comment pardonner ? Comment refaire confiance ? Comment guérir ? Joanne Tompkins dont c’est le premier roman a créé des personnages de toute beauté, des personnages lumineux par leur humanité, solaires par leurs émotions, éclatants par leur bonté d’âme, resplendissants par leurs qualités humaines. Dans cette époque où l’on se demande souvent ce que signifie encore « être humain », ou l’on questionne la compassion, l’indulgence et la bienveillance, les personnages de « Ce qui vient après » nous donnent une véritable leçon de vie. Je m’attendais au récit d’une réelle hostilité entre Isaac et Lorrie, une rancune tenace, voire de la haine au regard de ce qu’a commis le fils de l’autre. Or, même s’ils ne sont pas les meilleurs amis du monde, ce n’est pas ce qui est développé ici. La nature humaine peut être autre chose qu’une sempiternelle méchanceté crasse. La religion pratiquée par Isaac n’est pas étrangère à ce « savoir être ». Isaac est quaker et ce mouvement se définit par un rassemblement silencieux fondé sur la lumière intérieure que chacun porte en soi. Ne pas parler pour ne rien dire, accepter les silences qui reflètent un autre mode de communication. Paradoxalement, beaucoup de choses sont dites dans ces silences et il est très troublant de constater combien le silence est source de mots, de pensées et d’expression de ressentis très puissants. 

« Ce qui vient après » renferme une galerie de personnages de toute beauté, de ces personnages que vous auriez envie de rencontrer « en vrai ». Tout d’abord, deux narrateurs qui racontent l’histoire à la première personne. Isaac ce père très émotif, à l’existence monacale, déchiré de l’intérieur. Par la perte de son fils évidemment, mais aussi par la disparition de son second fils de cœur, meurtrier du premier. Puis, Jonah, qui prend la parole plusieurs fois dans le roman pour offrir une autre perspective sur les évènements. Jonah est une essence, une entité qui peuple le monde, une âme éthérée qui flotte dans l’air, son âme n’est pas tangible et pourtant, elle est partout. Évangéline, celle qui a tout perdu, esseulée, presque marginalisée, mais qui devient le centre de tout. Rufus un chien formidable qui rassemble les êtres, entre en totale connexion avec chacun, les comprend par un regard, une caresse. Rufus est celui qui permet à Évangéline de s’installer chez Isaac parce que ce dernier fait confiance à son instinct : si le chien l’aime, lui aussi peut l’aimer. Lorrie, mère de l’assassin, coupable de l’avoir engendré, si humble, si humaine avec tellement de choses à offrir aux autres. Vous allez tellement les aimer !

« Ce qui vient après » regorge d’une succession de quêtes. Celles de deux parents face à la mort de leurs enfants, celle d’une jeune fille seule au monde en passe de devenir mère, celle d’un chien qui par la seule force de son regard peut amener les êtres à se rapprocher, les aider à se pardonner, les encourager à créer une nouvelle famille. La famille n’est pas toujours celle du sang, elle peut s’étendre au-delà, toucher les voisins, les amis, les « ennemis » et rassembler des êtres qui vous sont étrangers par la seule réciprocité du vécu. C’est la famille du cœur, celle que l’on choisit. Ce roman montre très bien combien l’humain a tendance à se recroqueviller sur lui-même face à la douleur, et combien il a tort. La guérison arrive par l’autre, grâce à l’autre. Du refus et de la peur de l’amour du début, une brèche lentement s’entrouvre pour laisser place à une réparation des vivants par le pardon. L’humain peut réellement encaisser tous les chocs et se relever. Le refus de vivre s’efface peu à peu pour laisser entrer l’autre, celui qui vous guide, vous permet d’apercevoir la possibilité d’aimer encore, et de vous nourrir de cet amour. De cette phrase prononcée au début « Voilà ce qui vous perturbe. L’amour. On ne voit pas les choses comme il faut quand on a ça dans le cœur.», on passe à « Quel miracle — un miracle douloureux, horrible, terrifiant — que cette compréhension inattendue de ce qu’était l’amour. »

C’est aussi un très beau roman sur la parentalité, le refus de voir son enfant tel qu’il est réellement et le fait de l’accepter dans sa globalité, avec ses qualités, mais aussi ses défauts. Enfin, même si le fil rouge du récit concerne le meurtre d’un adolescent par un autre adolescent, il est moins question de vengeance, de ressentiment et de sentiments négatifs qu’attendu. « Ce qui vient après » traite de la vie, de réparation, d’espoir, de lumière. Après « My absolute darling » et « Betty », coup de cœur absolu pour ce roman qui m’a fait me sentir si intensément vivante quand souvent, pétrie d’angoisses, de ressentiments, de colères refoulées, j’ai l’impression de sans cesse nourrir mes émotions négatives. Ces personnages-là ont beaucoup à nous apporter, beaucoup à nous dire, même dans leurs silences, croyez-moi. 

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