Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

« Ta main sur ma bouche » est un récit à 4 mains pensé de la manière suivante : les chapitres consacrés à Édouard sont écrits par Mika Tard, ceux consacrés à Ali par Déborah Saïag. Édouard et Ali sont en couple. Malgré leur différence d’âge et des carrières professionnelles qui n’en sont pas au même point, leur couple fonctionne relativement bien. Jusqu’au jour où, l’ex-compagne d’Édouard, Diane, accuse l’un de leurs amis, Niels, de l’avoir violée. Elle participe à la libération de la parole engendrée par le hashtag #MeToo qui consiste à publier son vécu personnel sur les réseaux sociaux. Ces révélations font l’effet d’une bombe dans le petit microcosme amical et pourtant… beaucoup s’interrogeaient sur le comportement plus que limite de Niels avec les femmes. « Ta main sur ma bouche » interroge la complexité de l’ère du #MeToo et choisit d’explorer tous les points de vue sous différents angles. 

Voici une lecture singulière pour un sujet devenu tristement banal… L’union faisant la force, chaque femme ayant été harcelée sexuellement apporte sa pierre à l’édifice des autres. Lecture singulière par le style surtout. L’écriture est très fidèle au langage parlé. Certains reprocheront le manque de « style littéraire ». Même si j’ai eu du mal à m’y habituer, je reconnais que cette façon de faire ancre le récit dans une époque. « Putain, l’enfer. Ce téléphone c’est la prison de ma vie. C’est la contagion de l’urgence. L’aliénation. Il te relie à toutes les angoisses de tout le monde, comme si t’avais pas déjà assez des tiennes. Ta mère. Tes amis. Ton boulot. Instagram qui te rappelle que le monde va vite, alors que toi tu sembles aller trop lentement. Twitter, l’endroit de toutes les injures. Whatsapp qui te surveille. À te dire qui est en ligne. Et puis les pop-ups. Les infos qui jaillissent de ton écran. (…) La ferme. Ferme ta gueule. Lâche-moi. Tu me pollues. Juste envie d’un massage et de ne penser à rien. De me mettre sur off. De déconnecter. Mais non, je ne vais pas pouvoir parce que je dois répondre. » 

Vous ne trouverez pas d’envolées lyriques, ni de poésie, ici on parle brut, on parle vrai, on ne mâche pas ses mots. Cela donne des passages brutaux, parce que la volonté affichée est de provoquer un électrochoc, mais aussi de décrypter tous les points de vue. 

J’ai trouvé assez osé, pour ne pas dire parfois périlleux, de mettre en perspective la palette complète des réactions humaines face à ce type d’accusation : 

La sidération face à la nouvelle dans le petit cercle d’amis

La défense des amis de « l’accusé », 

Les menaces envers la victime et la tentative d’intimidation pour qu’elle retire son post public,

Le retournement de situation au regard des témoignages : «Avec les années, j’ai compris que j’ai préféré croire ce qu’il m’avait dit, croire que j’en avais eu envie moi aussi, pour m’épargner la souffrance d’un viol. Tout ce que ça engendre. (…) Il laissait toujours planer avec habileté ma culpabilité. Ma responsabilité. Il me disait que je l’avais allumé.»

Les réactions parfois très critiques d’autres femmes : «Faut faire la différence entre la drague et le harcèlement. (…) Oui bon et quand un mec est trop relou, pas besoin d’être traumatisée. Tu le recadres et s’il insiste tu lui fous une baffe et c’est réglé. (…) Tu veux quoi, tu veux qu’on interdise la drague, mais c’est ridicule. C’est magnifique la drague.»

La peur des hommes : «Ça y est, maintenant, ça va être le procès de tous les hommes. On est déjà détrônés de partout. Bientôt, on ne saura plus où se foutre.»

Les dégâts provoqués sur la réputation d’un accusé en faisant son procès directement sur les réseaux sociaux : «Vous êtes quand même une drôle d’époque. Enfin, c’est quoi ces accusations qui pleuvent tous les jours… sans fondement. Ce hashtag c’est la porte ouverte à toutes les diffamations. Ça tourne plus très rond. Moi, je comprendrais que les hommes s’indignent. T’imagines si eux faisaient un hashtag “balance ta salope.”».

L’impossibilité de se défendre : «En tout cas, c’est un tournant pour tout le monde. (…) Bon, bien sûr, le danger avec internet c’est qu’il y ait des accusations bidons qui tombent. De simples vengeances qui tournent au drame. (…) Et puis, Internet, ça se propage à une telle vitesse. Quand la digue lâche, c’est un tsunami. C’est irréversible.»

Les promesses secrètes faites à soi-même de toujours défendre ce genre d’attaque, particulièrement dans les lieux publics et se rendre compte que toute intervention peut provoquer des réactions très différentes de celles attendues.

Vous verrez, ce n’est pas toujours politiquement correct, loin de là et les auteurs frappent parfois là où ça fait mal, comme ici de justifier le droit de salir la réputation de quelqu’un parce que certaines femmes ont subi le viol : «Les meufs qui se prennent un viol dans la gueule, elles ont rien demandé, non. Bah, ce sera pareil pour certains mecs qui se feront accuser sur la place publique. Injustice pour tous! Peut-être que ça va forcer quelques connards à réfléchir.»

Si toutes ces réflexions restent très intéressantes et permettent vraiment de cerner la globalité de ce phénomène, les idées fondamentales se perdent dans de nombreuses digressions. Les auteurs ont fait des choix narratifs que je ne partage pas forcément et qui desservent, à mon sens, le propos. Par exemple, j’estime que tous les passages consacrés au duo Niels/Ali n’apportent pas grand-chose. J’aurais préféré une approche plus psychologique de la personnalité de Niels, une occasion de s’infiltrer dans son esprit. Que dire de cette fin qui clôture le roman en queue de poisson ? Je suis totalement restée sur ma faim. Vous l’aurez donc compris : il y a des points de vue très prenants dans ce texte, mais aussi des circonvolutions beaucoup plus discutables. N’hésitez pas à vous faire votre propre avis.

4 réflexions sur “TA MAIN SUR MA BOUCHE, Déborah Saïag et Mika Tard – Nil, sortie le 14 janvier 2021.

  1. Yvan dit :

    Ce n’est jamais très bon quand la forme ecrase parfois le fond

    1. Aude Bouquine dit :

      Complètement….

  2. Le sujet est intéressant, passionnant même mais ce côté « on écrit comme on parle au quotidien » risque de me bloquer. Je sens en plus ta réserve sur ce livre. Merci pour cette chronique Aude 🙂

    1. Aude Bouquine dit :

      Oui je suis un peu plus mitigée sur ce titre. Je trouve que le sujet n’a pas été traité jusqu’au bout et c’est dommage.

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