Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Mars 2019 en Pologne, Magdalena envisage son avenir sous de nouveaux auspices : après une période de formation aux métiers du SPA (nouvelle forme de « machine à mirage »), elle se voit promettre un emploi à l’Ouest, là où les gens qui ont de l’argent viennent le dépenser. Elle embarque donc avec d’autres filles aux mêmes rêves dans un camion qui doit les amener en Europe de l’Ouest. Londres, hiver 2019, Lynn Dunsday journaliste pour le Bumper, enquête sur le meurtre d’une prostituée d’origine polonaise dans le quartier de Slough. Son mari, Andy est à la source de l’enquête puisqu’il est policier. L’enquête sera sombre et difficile, car la loi du silence règne dans un milieu mafieux où il vaut mieux se taire…

Encore un roman bien ancré dans notre époque nauséabonde où la femme est une marchandise destinée à satisfaire tous les désirs pervers de ces messieurs. On les recrute, on les tabasse, on en tue quelques-unes histoire de montrer l’exemple, on les drogue pour qu’elles ne fassent pas trop de vagues et on les met «en vente lors d’enchères dans de grands hôtels », « Jusqu’à la brisure morale et mentale. Accepter l’idée d’être une chose, non plus une femme, non plus un être humain. » Sous le couvert d’un avenir meilleur, elles se laissent embrigader par des clans mafieux qui n’ont pour ambition que de vendre leurs corps à tous les vices. Comme elles n’ont pas d’identité, qu’elles sont entrées sur le territoire en toute discrétion, leurs meurtres éventuels deviennent des cold case dont tout le monde se fout.

Tous sauf peut-être Lynn Dunsday… Par charité chrétienne ? Peut-être un peu. Par nécessité de publier un scoop dans un canard qui décompte inlassablement le nombre de like et de retweet ? Certainement. Je ne dis pas que cette journaliste n’a pas d’humanité ni de compassion. Je dis que poussée par un rédacteur en chef tête à claques et une pression de tous les diables pour sortir des scoops en premier, elle participe à un système et fait fonctionner la machine d’un journalisme assez puant, même si elle demeure relativement lucide sur son métier. « Voilà où en est notre boulot (…) Lancer des bouteilles à la mer et pêcher dans un océan totalement pollué une ou deux infos qui pourraient nous faire avancer d’une brasse.». Par opposition, le rédacteur en chef qui a tout d’un marchand de crottes et aucune empathie : « on publie des histoires pour de bons citoyens britanniques, curieux de l’actualité et de ses rebondissements. Pas de notre faute si des tas de gens sont victimes de meurtres, de viols, d’accidents de la route ou de crash d’avions… Pas de notre faute si des putes popovs se font découper par des psychopathes (…). Le tout, c’est d’en parler mieux et avant les autres. Avec de bonnes histoires et de bonnes images si on peut les avoir. C’est pour ça qu’on te paie. »

Ajoutez à cela le fait que Lynn est en couple avec un flic, et vous obtenez un cocktail assez détonnant sur des relations humaines tronquées. En effet, chacun cherche à savoir ce que sait réellement l’autre. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons. Même si un évènement intime les rassemble, leurs relations personnelles sont pour moi totalement factices.

Au milieu de ce sac de têtes de nœuds, surgit, on ne sait pas bien pourquoi, une blogueuse prénommée Lulubelle qui brille par son artificialité. Mièvre à souhait, elle met en avant toute sorte de posts de composition pour raconter sa vie totalement insignifiante, au regard de drames qui se déroulent dans le reste du roman. La course à la popularité n’a aucune limite dans l’absurdité et suivie par de nombreux followers elle resplendit de toute son imbécillité, une mascarade surjouée qui fascine les têtes vides qui la suivent comme des moutons.

Vous l’aurez sans doute compris, ce roman met en lumière la splendeur du faux, de l’artificiel, du fabriqué par opposition à de réelles douleurs vécues dont on se préoccupe finalement assez peu. Michel Moatti s’est inspiré du fait divers réel concernant Lord Sewel, président adjoint de la chambre des Lords, photographié entrain de consommer de la drogue en très bonne compagnie. Une belle vision de nos politiques, parce que nous ne leurrons pas, d’autres doivent s’éclater de la même manière sans être pris sur le fait.

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Ce roman me laisse un goût amer… Sans doute était-ce aussi une volonté de Michel Moatti. Pas à cause de son écriture, plutôt par son contenu et les conséquences que j’en dire de notre monde assez répugnant. Je trouve précieux que cela choque encore certains qui ont envie d’en dénoncer les affres sous le couvert d’un récit. Cela me paraît essentiel, et nécessaire d’avoir une conscience aiguë du fonctionnement de nos organes de presse, du comportement de nos gouvernants, des filières immondes dont certains profitent encore pour se remplir les poches.

Éclairant, sera mon dernier mot.

PS. Je remercie les éditions Hervé Chopin et tout particulièrement Agnès Chalnot pour leur confiance renouvelée.

Une réflexion sur “ET TOUT SERA SILENCE, Michel Moatti – HC éditions, sortie le 6 juin 2019

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