Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

2031, 3 lieux, Marseille, Paris, Lagos. La France a un nouveau président Bako Jackson candidat à sa propre réélection. À Marseille, Simon Mardikian découvre le cadavre atrocement mutilé d’une prostituée. Parallèlement à Lagos, une vague-submersion s’abat sur le pays provoquant la fuite de milliers de réfugiés. Trois lieux pour trois histoires qui vont se rassembler autour de problématiques migratoires étrangement d’actualité, mais susceptibles de prendre encore de l’ampleur dans les années à venir. Impossible de résumer avec plus de précision ce nouveau roman de Frédéric Mars. Après « Les Marcheurs », l’auteur s’essaie au thriller géopolitique et le moins que l’on puisse dire c’est que très réussi. Il semblerait que ce garçon ait tous les talents, capable de raconter n’importe quelle histoire avec brio, s’essayer à tous les genres comme si c’était chose facile, ou naturelle.

Son prologue s’ouvre par la fin, puis le récit commence 8 jours avant les faits qui sont décrits dans celui-ci. Le chapitre 1 donne la température : nous ne sommes pas dans un conte pour enfants ! La violence de la scène d’entrée devrait vous faire passer l’envie de mélange des corps pour un petit moment. Certaines pratiques bien explicites dans le livre sont susceptibles de vous faire tourner légèrement de l’œil. Nous sommes bien en présence de la lie de l’humanité, du corps-marchandise, d’hommes qui se rapprochent plus d’animaux (et encore, c’est une insulte pour les animaux). Cependant, la violence n’est pas gratuite. Elle sert une colère sourde : celle de la violence de notre monde actuel. « La Lame », titre du roman renvoie à plusieurs significations. Partie tranchant d’un couteau, elle tue, mais donne aussi la vie. Elle représente également la plaquette de verre que l’on pose sous un microscope sur laquelle on pose des objets à observer, ici notre monde. Au sens figuré elle est aussi un événement violent et soudain qui ravage tout sur son passage, à l’instar d’une vague-submersion.

Deux mots me viennent à l’esprit pour décrire ce roman : réalisme et crédibilité. Le premier, moteur, permet le second. Frédéric Mars se sert de la situation actuelle, dans le domaine politique, économique, écologique, sociétal et de ses problématiques pour dérouler une histoire qui commence en 2031. Ainsi, après la présidence Macron, les crises électorales, les mouvements civiques comme les gilets jaunes, les problématiques des migrants qui fuient leurs pays en masse, il imagine ce que sera notre monde de demain. En s’appuyant sur des faits extrêmement précis, il envisage le futur de notre pays. Je vous préviens : il y a de quoi frémir ! Le travail effectué par l’auteur est énorme et colle au plus près de notre réalité pour imaginer la suite des événements.

« La Lame » met d’abord en lumière un monde politique complètement gangrené, pourri, corrompu, mais aussi paradoxal. Oui un président noir, d’origine nigérienne peut se montrer plus intransigeant qu’un Donald Trump quand il est question d’immigration.     « Le mensonge à ce niveau, “droit dans les yeux” si l’on pouvait dire, relevait du sport de haut niveau. »

À cette ambiance malsaine s’ajoute une catastrophe humanitaire sans précédent. « Les envahisseurs étaient là, à nos portes, prêts aux pires exactions pour nous chasser de nos propres terres. » Tristement, tout gouvernement se retrouve alors devant un choix cornélien « Entre le devoir humanitaire et la peur du spectre migratoire, comment le chef de l’État et le gouvernement vont-ils gérer cette crise ? » Frédéric Mars prouve avec lucidité que le choix est impossible : maintenir l’État régalien tout en conservant une opinion publique favorable. « L’opinion était un être contradictoire et volatile, et il lui fallait composer avec cette complexité-là. Marcher avec elle sur ce fil si étroit entre peur honteuse et générosité affichée. » L’auteur va jusqu’au bout du raisonnement en démontrant qu’au vu l’état de notre planète, il est pertinent de s’inquiéter des futures catastrophes écologiques qui vont obliger des populations à décamper de leur pays. « Un magma humain prêt à déferler. »

Enfin, j’ai particulièrement aimé les passages concernant la manipulation des masses par une grande chaîne d’information, mais aussi par les fakes news savamment distillées sur les réseaux sociaux. L’opinion publique est à ce point malléable. « Le texte associé à la vidéo versait dans la grandiloquence anxiogène. S’y entrechoquaient des expressions aussi propices à l’exacerbation des peurs et des haines que “péril absolu”, “sauvagerie sans limite” ou même “fin des temps”. Mais il déployait surtout une rhétorique très efficace, rendue populaire depuis une quinzaine d’années par les diatribes de l’ultra-droite mondialisée, en particulier celles d’un Donald Trump. »

Alors ? Est-ce un roman noir d’anticipation ? Un thriller sociétal ? Un thriller politique ? Un thriller géopolitique ?

Pour moi, « La Lame » est un roman d’anticipation engagé, le récit imaginaire d’un auteur inquiet, à raison, le souffle prophétique d’un monde qui s’autodétruit, d’hommes qui n’ont plus rien d’humain, de violence intrinsèque, de jalousie, d’intolérance, un monde dans lequel la femme perd son statut à force de vouloir le gagner par tous les moyens, un univers écologiquement atteint qui ne peut renaître des ses cendres.

J’aimerais regarder le texte avec un œil de jeune adulte qui parviendrait à la trentaine dans les années 2030, comme nous avons regardé les films de science-fiction des années 80 en nous disant « ça n’arrivera jamais ». Nos congénères diront-ils alors qu’un auteur assez fou avait tout vu venir ? Ce bouquin sera-t-il posé à côté de « 1984 » de Georges Orwell ou du « Meilleur des mondes » de Aldous Huxley ? Pourra-t-il faire office de référence ?

J’aime l’engagement de nos auteurs du noir, leur façon de soulever de vrais problèmes sociétaux, d’être des citoyens engagés. Frédéric Mars n’échappe pas à mon petit classement personnel des auteurs qui en ont sous le pied. Même si la lecture est dérangeante de par ses sujets, elle est nécessaire. Tant que des auteurs nous feront réfléchir sur nos contradictions, nous avons encore un peu d’espoir d’échapper à l’abrutissement de masse.

Merci aux éditions Métropolis pour leur confiance renouvelée et à Giuliano tout particulièrement.

 

Note spéciale à l’auteur : BJ pour les initiales d’un président c’est un pied de nez (si on peut dire ?) ou j’ai juste l’esprit très mal tourné d’avoir trop vécu aux US ?

Une réflexion sur “LA LAME, Frédéric Mars – Métropolis, sortie le 29 mars 2019

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