Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Lors d’une intervention de police, Noémie prend une balle de fusil en pleine tête qui lui détruit tout le côté droit du visage. Marquée à jamais, par sa cicatrice, et par le regard des autres, elle est progressivement lâchée par l’homme qui partage sa vie, mais aussi par sa hiérarchie qui décide de l’éloigner de son service en l’envoyant au fin fond de l’Aveyron. Loin de Paris et de ses tumultes, affiliée à une mission de placard, elle doit réapprendre à vivre et tenter de s’approprier une nouvelle équipe. Contre toute attente, son arrivée va faire ressurgir le passé de cette petite ville qui relâche un corps âgé de plus de 20 ans….

Que se cache sous la surface d’un être humain ? Lorsque l’on enlève le physique, la beauté d’un sourire, le charme d’un regard, que reste-t-il ? Lorsque la confiance en soi disparaît, que le visage amoché brise également sa personnalité, comment se relever ?

Olivier Norek dresse ici un magnifique portrait de femme avec une dextérité surprenante. Dans une scène d’entrée hyper réaliste, il place le lecteur dans la ligne de tir du fusil qui pulvérise le visage d’un être humain. Je me suis surprise à toucher mon propre visage, détaillant les lignes frappées du bout des doigts pour sentir l’étendue des dégâts. La blessure est colossale, impossible à ignorer, encore moins à oublier. L’aspect psychologique d’une telle déflagration n’est pas négligé : c’est à la façon d’un psy que l’auteur explore les conséquences psychiques d’un tel trauma. Le regard de l’autre accentue l’envergure de ce terrible constat : sans visage, on n’est plus rien. Apparaît alors cet incommensurable désamour de soi, le vide, l’absence d’émotions positives pour laisser place à un puits de colère sans fond.

Et pourtant, il faut bien vivre. Pour ce faire, l’humour cynique est une formidable arme dont Olivier Norek se sert habilement pour donner de la lumière à son personnage phare. Pour pallier aux remarques blessantes, rien de tel que l’attaque et Noémie va s’en servir à foison pour compenser son état de détresse intérieure. Cette forme de dissociation de la personnalité, la Noémie qui n’existe plus et la No avec sa gueule cassée apporte un côté solaire à cette femme qui sombre psychologiquement. Elle m’a fait sourire malgré sa situation désespérée et franchement rire grâce aux diatribes verbales qu’elle envoie pour se prémunir de toute attaque. Il faut bien se protéger un minimum. Son humour, délicieusement sarcastique, sans gêne, mettant volontairement les autres mal à l’aise a déclenché une vraie tendresse et une réelle empathie pour cette femme plus forte qu’il n’y paraît.

Olivier Norek en profite pour évoquer les réactions de l’entourage, et il n’y va pas avec le dos de la cuillère pour expliciter la méchanceté humaine et l’intolérance de ses confrères. Devenue gênante, parce que renvoyant à l’échec d’une opération dont ses collègues n’ont pas su la prémunir, il cloue au pilori une hiérarchie qui ne s’assume pas. Et pourtant, on sent son attachement pour le monde de la police à chaque page, même s’il reste lucide sur un mode de fonctionnement parfois archaïque. La lâcheté professionnelle fait écho à la trahison personnelle, quand abandonnée de tous côtés, Noémie doit se reconstruire.

Ne nous trompons pas, ce roman est bien un polar, pas un livre de psychologie. Quoi de mieux pour guérir que de se plonger dans une enquête dont les ficelles se trouvent dans un passé dont elle ignore tout ? Le travail peut être un exutoire, une renaissance, un moyen de s’oublier. Une chance également de clouer le bec à tous ceux qui l’ont écartée de son groupe. C’est dans un village englouti sous les eaux, justement sous la surface, que l’enquête de Noémie va résonner avec son histoire personnelle. Il lui faudra assécher un lac pour découvrir la vérité et assécher son cœur pour renaître, « réparer des dégâts invisibles. »

Il est vrai que l’enquête en elle-même m’a moins passionnée que l’évolution de Noémie. Mais l’un ne va pas sans l’autre. C’est elle qui porte le livre, avec ses forces et ses faiblesses et qui lui donne une profondeur singulière. D’autres personnages méritent tout l’intérêt du lecteur, comme celui de Marguerite Saulnier qui évoque à lui tout seul le traitement particulier que chacun peut faire de la mémoire, ou Romain Valant qui voit au-delà des apparences.

L’émotion est pour moi indispensable à la lecture d’un roman. Tout comme le style. Ici, les dialogues sont ciselés, les mots précis, le phrasé adéquat. On y retrouve quelques clins d’œil pour ses collègues écrivains, une amitié certaine et une fidélité indéniable.

J’ai rencontré Olivier Norek aux Quais du polar. C’était la première fois. C’est un homme qui dégage une certaine aura et surtout, énormément de tendresse. Son sourire est presque une caresse et, dans ses yeux, on peut lire une grande émotivité. Son livre lui ressemble, fort et fragile à la fois, compatissant et éprouvant. Je ne suis pas mécontente qu’il ait délaissé le capitaine Coste pour créer un personnage qui révèle sa partie plus féminine et qu’il laisse ainsi entrevoir une certaine fragilité. Pour un flic, cela ne doit pas être chose aisée, mais ce qui fait la beauté d’un être humain.

 

Ma chronique pour ENTRE DEUX MONDES

 

 

8 réflexions sur “SURFACE, Olivier Norek – Michel Lafon, sortie le 4 avril 2019

  1. Yvan dit :

    La sensibilité de l’auteur transparaît formidablement bien dans ce roman extrêmement touchant (et prenant), je suis bien d’accord

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    1. Aude Bouquine dit :

      Cela m’a beaucoup touchée… j’attends de te lire maintenant 😉

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      1. Yvan dit :

        je préfère partager l’interview de Norek pour ce jour de sortie. la chronique plus tard pour éviter l’embouteillage 😉

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      2. Aude Bouquine dit :

        Je la lirai aussi 😉

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      3. Yvan dit :

        je connais ta fidélité 😉

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  2. Matatoune dit :

    Belle chronique qui donne vraiment envie de découvrir ce livre ! Je note ! Merci

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  3. Très tentant, merci Aude 😉 🙂

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