« Le Pacte de l’eau » est le second roman d’Abraham Verghese traduit en français. Publié en août 2024 chez Flammarion, il est désormais disponible au format poche. L’auteur américain né à Addis-Abeba a vécu plusieurs vies, sur plusieurs continents. Sans doute cela explique-t-il les fresques romanesques que sont « La Porte des larmes » et « Le Pacte de l’eau ». Abraham Verghese a passé dix ans à rédiger ce dernier ouvrage dans lequel il raconte la destinée de plusieurs générations. Un vrai roman-monde où un siècle de vies peuple les rives du Kerala.
Tout commence sur les canaux du Travancore, dans le Kerala de l’Inde du Sud, en 1900. Une fillette de douze ans est conduite à son mariage. Elle n’a jamais rencontré son futur époux, elle sait seulement qu’il est veuf et qu’il a un fils. À partir de ce moment où elle quitte la maison de sa mère, sa vie va totalement changer. On ne connaît pas encore son nom, mais tout le monde l’appellera Big Ammachi, la Grande Mère. Les premières pages disent beaucoup de ce que le roman va être : une histoire d’eau, de femmes, de temps, et d’une famille qui traverse un siècle.
Il faut savoir que le Kerala est une terre d’eau. Lagons, canaux, criques, rivières, rizières inondées à perte de vue… l’eau y est omniprésente. Elle modèle la terre, relie les villages, impose ses rythmes aux hommes et aux bêtes. On vit sur l’eau, on y travaille, on y voyage et on y meurt. Car dans la famille Parambil, à chaque génération, une personne se noie. Toujours de façon stupide : dans un fossé d’irrigation peu profond, dans un puits, dans une flaque de pluie. Dans « Le Pacte de l’eau », l’eau est une malédiction généalogique et/ou une condition héréditaire qui prive certains membres de la famille de leur sens de l’équilibre dans l’eau, les rendant incapables de se redresser quand leur corps bascule. Abraham Verghese montre l’eau dans sa réalité nourricière et vitale, mais aussi dans sa dimension symbolique.
Le secret de l’eau se transmet de génération en génération. Il est même consigné sur un parchemin que Big Ammachi hérite de son mari, sur lequel chaque mort par noyade est signalée par le symbole d’une croix sur des vagues. Ainsi, les morts ne sont jamais oubliés, et les vivants savent ce qu’ils portent.
En Big Ammachi, Abraham Verghese a créé le socle de tout le roman. Vous allez adorer cette matriarche qui tient son surnom de JoJo, le premier fils de son mari. L’auteur lui a donné une voix intérieure d’une richesse extraordinaire, tendre, courageuse, facétieuse, et a fait d’elle une force tranquille qui grandit, aime, écoute et agit en conséquence.
Son mari est un taiseux, un géant silencieux qui a signé « Le Pacte de l’eau ». Il ne sait pas nager, et ne se rend dans certains endroits que s’il peut éviter l’eau. Cette malédiction ne frappe que les hommes, et même si le lecteur a l’impression d’assister à un mythe créé de toutes pièces, Abraham Verghese creuse, déroule son fil jusqu’à la toute fin.
Big Ammachi va traverser un siècle, avoir des enfants, les voir grandir, eux-mêmes vivre leurs existences. Elle verra l’Inde débarrassée du joug britannique, la médecine arriver dans les coins les plus reculés. Elle assistera à la mort de ceux qu’elle aime, mais elle va tenir, envers et contre tout. Ce personnage féminin est sublime d’authenticité, de sensibilité et de positivisme malgré toutes les épreuves qu’elle va endurer.
Mais Big Ammachi n’est pas la seule femme remarquable du roman. Autour d’elle, une galerie de personnages féminins va incarner une façon d’exister dans une société en pleine mutation. Il y a celles qui évoluent avec elle, comme Thankamma, la sœur de son mari, et toutes celles qui viennent après et hériteront de la sagesse de Big Ammachi, mais aussi des avancées des droits des femmes. Certaines pourront choisir leur mari, faire des études et même devenir médecin.
« Le Pacte de l’eau », c’est cent ans de transformations de la société. Abraham Verghese dépeint la façon dont une génération porte la suivante avec maestria, et montre combien ce qui était ordinaire en 1900 devient impensable en 2000. Et il le fait en racontant les corps, les cœurs, les émotions et les vies. Il crée un attachement stupéfiant aux personnages, qui ne sont plus vraiment des êtres de papier.
Dans « Le Pacte de l’eau », il est énormément question de médecine. Il faut savoir qu’Abraham Verghese est médecin, professeur de médecine à Stanford, chirurgien, auteur de travaux sur la relation entre médecin et patient. Pour représenter ce métier, il a créé le personnage de Digby Kilgour, qui arrive à Madras en 1933. Digby est écossais, catholique dans une ville qui discrimine les catholiques. Il a perdu sa mère très tôt. Il a fui Glasgow parce que la médecine y était réservée aux bonnes familles et aux « bonnes religions ». L’Inde était alors pour lui une porte grande ouverte. Avec lui, on entre dans ce pays par les odeurs d’épices, la chaleur écrasante et les soins à apporter à la population. Cette voix, médicale et charnelle donne au roman une dimension intime, fondée sur les corps et la lutte pour rester en vie.
C’est aussi par Digby que le lecteur prend la mesure du colonialisme, du système des castes. Il aide à comprendre les systèmes d’oppression de l’intérieur. Parce que, même la médecine est traversée par ces hiérarchies : les services pour Blancs vides et propres, les services pour indigènes surchargés et sous-équipés, le mépris du médecin-chef, les corps qui n’ont pas tous le même droit d’être soignés. À travers Digby, Abraham Verghese montre comment l’Inde le transforme en profondeur et comment les patients lui donnent plus qu’il ne leur donne. Car, une partie du roman parle de la lèpre, ces hommes et ces femmes que la société a rejetés, qui ont perdu des doigts, des pieds, des visages. En ouvrant une léproserie, Digby rend leur dignité à ces gens qui ne font plus partie de la société.
Avec ses huit cent trente-deux pages, Abraham Verghese a eu le courage du temps long. Dans un monde littéraire qui récompense la concision et la nervosité narrative, l’art de la saga ou du roman-monde n’est pas donné à tout le monde. Suivre une famille sur un siècle relève presque du prodige. Il a pris le temps de montrer comment un enfant devient un adulte, comment un adulte vieillit, comment une génération passe le flambeau à la suivante, ce que ce passage coûte, mais aussi ce qu’il donne. Il a pris le temps de nous faire aimer ses personnages et de les faire exister. Tant et si bien que le lecteur finit par habiter les lieux sans jamais avoir envie de les quitter.
Il est impossible d’écrire une telle œuvre sans travailler sur la transmission des émotions. Et des émotions, j’en ai eu beaucoup, ce qui est, pour moi, le signe d’un très grand roman. J’en citerai quelques-unes en vrac, juste pour vous donner l’envie d’y plonger. L’émerveillement face à la beauté sensorielle du Kerala, ses canaux, ses lumières, ses odeurs qui nourrissent l’imagination. Une tendresse infinie pour Big Ammachi, mais aussi pour tous les personnages secondaires. L’admiration pour la ténacité tranquille de ces femmes qui traversent des catastrophes sans se briser. Le sentiment d’appartenance, car j’ai réellement habité Parambil : j’en connaissais les saisons, les voix et les habitudes. L’espoir, parce que « Le Pacte de l’eau » montre des gens qui aiment malgré tout et trouvent de la lumière dans les endroits les plus obscurs. La joie de saisir en profondeur la culture du Kerala et l’histoire de l’Inde coloniale. Ce roman a élargi mes horizons.
Enfin, certaines scènes et l’écriture de l’auteur sont d’une telle splendeur que le roman résonne physiquement dans votre chair. Quelle chance d’avoir pu découvrir un roman d’une telle qualité, qui ne sacrifie jamais la forme au fond !
Ce qui distingue « Le Pacte de l’eau » d’une simple fresque familiale, c’est la maîtrise absolue avec laquelle Abraham Verghese tient ses fils narratifs sur presque neuf cents pages et un siècle d’histoire. Rien n’est laissé au hasard. Les personnages introduits furtivement dans les premières parties réapparaissent des décennies plus tard. Les objets, les lieux, les gestes reviennent chargés d’un sens nouveau que seul le temps de la lecture rend possible. Et souvent, une simple « coïncidence » se révèle être une véritable nécessité narrative. Les détails deviennent des clés.
L’auteur a construit son roman comme on construirait une cathédrale, en sachant dès la première pierre où sera posée la dernière. La malédiction qui ouvre le roman trouve sa résolution dans les pages finales, par addition d’existences, de transmissions et avec une précision d’horloger.
« Le Pacte de l’eau » dit tout de ce qu’une vie peut contenir, tout ce qu’une famille et ses descendants peuvent vivre. J’aurais voulu que ce chef-d’œuvre ne finisse jamais. Un arbre, tel le plavu du roman, met du temps à pousser. Un siècle pour celui-là. Et comme tous les grands arbres, il finit par faire partie de notre paysage intérieur.
De la grande et belle littérature.
Achat personnel – Chronique non rémunérée
Traduction : Paul Matthieu
Titre original : The Covenant of Water
Editeur : Flammarion
Sortie : 21 août 2024
Sortie poche : 1er octobre 2025
832 pages, 24,90 euros
Existe au format audio pour Thélème, lu par Anthony Couroyer, 30h21 d’écoute

