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Tuez-les tous !, Christopher Bouix.

Tuez-les tous de Christopher Bouix

Il m’avait épatée avec « Alfie », puis avec « Tout est sous contrôle ». Cette année, Christopher Bouix revient avec un roman totalement déjanté, « Tuez-les tous!». Cet auteur prend décidément tous les risques et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses initiatives paient. J’ai rarement pris autant de plaisir à lire un texte qui mélange les genres et qui ose absolument tout. Inclassable est sans doute l’adjectif qui lui correspond le mieux… Tant et si bien que j’ai été obligée d’informer un libraire que le classer dans « littérature française » n’était pas sa place. Placez-le à côté du King, près des thrillers horrifiques, je suis sûre qu’il intriguera vos clients. 

« Tuez-les tous!» commence à Brignac-sur-Mer, un 16 décembre. Dans cette petite ville balnéaire du Nord de la France, on se prépare aux fêtes de fin d’année. D’ailleurs, la neige commence à tomber doucement pour asseoir l’ambiance. Quelques flocons ne peuvent pas nuire, mais quand ils se transforment en tempête de neige qui coupe progressivement la ville du reste du monde, les choses deviennent plus problématiques. 

Christopher Bouix ouvre « Tuez-les tous!» sur une irruption frontale de la violence dans un quotidien des plus ordinaires. Les victimes sont des adultes. Les coupables sont des enfants de tous âges pris dans une sorte de frénésie meurtrière. Face à cette explosion de terreur, les habitants de Brignac-sur-Mer vont devoir se débrouiller seuls, car aucun secours extérieur n’est possible. 

Le lecteur va croiser des personnages hauts en couleur… Une jeune médecin enceinte de son premier enfant qui doit simultanément accoucher et survivre,  des cadres en séminaire « corporate » dont les outils de management s’avèrent tragiquement inadaptés, un météorologue incapable d’expliquer ce qui arrive au ciel au-dessus de la ville, une officière de gendarmerie, une CPE de collège en costume de vulve (oui, oui), et des militaires englués dans leur bureaucratie archaïque. Tous représentent la condition humaine en général. 

Une question centrale traverse « Tuez-les tous!» : pourquoi cet épisode neigeux, qui n’a rien d’extraordinaire en hiver, provoque de tels débordements sur les enfants en particulier ? 

Maintenant, abordons la forme de cet objet littéraire non identifié. La plupart des romans qui jouent sur la polyphonie maintiennent une cohérence de ton. Si les voix changent, le registre reste généralement stable. 

Christopher Bouix ose quelque chose de plus radical : il change les supports, les formats, l’écriture et les points de vue. 

Il utilise une narration « classique », mais froide, sans émotion pour raconter la violence factuelle. 

Il y ajoute des monologues intérieurs proches du flux de conscience (chapitre où les quarante-deux dernières pensées totalement barrées sont listées de façon anarchique). 

Il utilise le format du documentaire, témoignages des survivants, où chacun reconstruit les événements selon sa propre grille de lecture. 

Il insère même dans « Tuez-les tous!» une pièce de théâtre qui rejoue la catastrophe dans un registre de farce militaire grotesque. 

Et, cerise sur le gâteau, il nous présente même plusieurs pages sous la forme d’un PowerPoint. 

Dans ce PowerPoint, cet outil du monde « corporate », les personnages sont présentés sous forme de fiches infographiques avec taux de nervosité, pourcentages de compatibilité, organigrammes du désir. C’est d’une audace folle ! Leurs grandes peurs sont listées en « bullet points » et les hypothèses envisagées en fonction de leurs actions. La mise en forme de la réalité en « slides » est détournée pour raconter une histoire d’amour. On assiste éberlué à une représentation de l’intime comme si elle était une expérience scientifique.

L’émotion passe par toutes les formes utilisées par l’écrivain, des rapports scientifiques rédigés dans la langue froide des experts, au documentaire dans lequel les personnages découvrent l’adaptation hollywoodienne de leur propre histoire. C’est aussi terrifiant que drôle. L’alternance du rire et de l’horreur fonctionne à merveille tant les propos sont féroces et percutants. 

D’autant que dans « Tuez-les tous!» L’auteur démontre implicitement qu’aucun discours ne suffit à rendre compte de ce qui s’est vraiment passé. Une multitude de formes et de supports est donc nécessaire pour rendre compte de l’affaire qui a secoué le village. Il n’en privilégie aucun, mais les utilise tous avec maestria. Chaque support est porteur d’une certaine vérité quand le langage devient insuffisant face au chaos. Et nous savons bien que notre rapport collectif à la narration des catastrophes est souvent bien complexe. 

Interrogez cent personnes, elles livreront cent versions  différentes d’une même histoire. 

Enfin, et c’est sans doute le plus important, que dit réellement « Tuez-les tous!» ? Sous le gore, sous l’humour noir, sous la satire des institutions, Christopher Bouix pose la question de ce que nous avons fait de l’enfance. Car ici, les enfants tueurs ne sont plus seulement une métaphore de la révolte des générations, mais représentent ce que les adultes auraient voulu rester. Libres, sans contraintes, sans être obligés au compromis, sans devoir être raisonnable. Dans « Tuez-les tous!», l’adulte regarde l’enfant avec une fascination coupable, car il sait avoir perdu une liberté qu’il ne peut pas retrouver. La véritable horreur du roman est bien l’adulte que l’on devient, et non l’enfant qui tue.

« Tuez-les tous!» va vous plonger dans un état d’instabilité émotionnelle permanente, il va vous faire changer d’état toutes les dix pages. On rit beaucoup, parfois d’un rire nerveux, parfois d’un rire jaune, mais ce rire donne accès à des vérités que l’auteur pourrait difficilement formuler autrement. Sous cet humour, on trouve des adultes démunis de l’enfant qu’ils ont été. Et de temps en temps, la tendresse surgit sans crier gare. Ces moments de douceur permettent à l’écrivain de laisser entrer l’émotion par les failles. 

Ce roman ne ressemble à rien de ce qui se publie en ce moment, et pourtant… quel bonheur de le découvrir ! C’est  un roman d’horreur qui fait rire, une satire sociale qui fait peur, un conte de Noël qui finit mal, un roman catastrophe sans vrai héros,  de la littérature expérimentale qui se lit avec avidité. C’est populaire et ambitieux. 

Avec « Tuez-les tous!», Christopher Bouix prend un risque réel, dans un paysage éditorial qui pousse plutôt vers l’uniformisation, vers les romans qui rentrent dans des cases. Écrire un livre délibérément inclassable, confier à son éditeur un objet que personne ne sait exactement comment présenter, c’est un pari. Je trouve que ce pari mérite d’être salué. 

« Tuez-les tous ! » fait avec sa forme exactement ce que ses enfants font avec l’ordre social… Totalement jubilatoire !

Achat personnel – Chonique non rémunérée

Editeur : Au Diable Vauvert

Sortie : 23 avril 2026

368 pages, 22 euros. 

Chronique : Tout est sous contrôle, Christopher Bouix

D’autres avis sur le roman – Babelio –

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