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Atelier 4, Hélène Gestern.

Atelier 4 de Hélène Gestern

Dès les premiers mots, c’est l’interprétation saisissante de Clara Brajtman qui m’a amenée vers « Atelier 4 ». Puis, ce sont les mots d’Hélène Gestern qui m’ont incitée à continuer cette lecture. Quand le travail tue et que l’on tombe « sur un champ d’honneur sans honneur, sans territoire, sans cérémonie », il y a matière à réflexion. Récit d’enquête, autopsie familiale, radiographie du monde du travail, « Atelier 4 » est l’un des textes les plus précis et les plus douloureux lus depuis longtemps sur la colère, l’injustice et le deuil… et sur le monde du travail. 

Ce que « Atelier 4 » raconte

Irène Dobrynine est médecin généraliste à Fontainebleau. Elle a trente-huit ans, un mari, un cabinet en héritage de son père, un désir d’enfant qui n’aboutit pas. Sa sœur cadette, Natacha, chimiste chez Eco-Heft, une papeterie allemande implantée à Étampes, est retrouvée morte dans la nuit du 26 au 27 juillet 2024, à l’heure de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Le corps a chuté de la coursive de l’« Atelier 4 », en pleine nuit, sans raison apparente. 

L’entreprise parle d’accident du travail. La police envisage un suicide. Irène ne croit ni à la première version ni à la seconde. Avec obstination, mais aussi parce qu’elle ne parvient pas à faire son deuil comme on le lui intime de toutes parts, elle part à la recherche de la vérité. Ses investigations vont l’emmener vers des territoires qu’elle n’imaginait pas. 

L’architecture : deux voix, un seul angle mort

« Atelier 4 » est structuré en deux parties : « La chute », puis « Ordre de bataille». Ainsi, le lecteur bascule de la passivité du deuil à la révolte et à l’action. Le choix de la deuxième personne du singulier revient comme une incantation, une façon de maintenir vivante une présence que tout efface, et donne au récit sa tonalité d’adieu impossible. Irène maintient sa sœur vivante coûte que coûte. 

Parallèlement, certains chapitres sont exclusivement consacrés à des entretiens, identifiés par le seul prénom de l’interlocuteur. Ainsi, Boris, l’ami de Natacha, Omid, le mathématicien iranien en burn-out, Marie-Paule, la déléguée syndicale, Samuel, le responsable de la sécurité, Georges, le journaliste d’investigation, et même les patients d’Irène témoignent de ce qu’ils savent. 

L’originalité de cette construction réside dans le fait que le lecteur n’entend que les réponses, car les questions d’Irène sont absentes. Dans la version audio, ce choix est d’autant plus suffocant. On a l’impression d’une conversation enregistrée, captée au réel, où chaque témoin parle avec sa propre voix. L’effet est prodigieux de réalisme. 

Dans la seconde partie d’« Atelier 4 », les procès-verbaux judiciaires constituent un troisième registre narratif. Il s’agit de dépositions officielles, formulées dans la langue glacée de la procédure. La langue change radicalement. Le lecteur-auditeur, bien au courant des faits, assiste, médusé, à l’étalage des mensonges de Linzer, Nocton et Castella, les responsables d’Eco-Heft. Le décalage entre ce qui est su et ce que ces gens affirment sans sourciller crée un malaise étourdissant. 

La révolte du lecteur se décuple devant le culot de certains aplombs : « Je ne suis pas sûr que vous réalisiez les conséquences de l’erreur que vous êtes en train de commettre. Non, pas pour moi. Pour votre carrière, monsieur le juge». J’ai eu envie de hurler. 

Ce que fait l’entreprise aux êtres

Hélène Gestern dresse ici une topographie exhaustive du harcèlement organisé en entreprise, de ses méthodes et de sa progression insidieuse. Car Natacha, brillante chimiste, responsable du label Eco Office +, se voit progressivement écartée après son retour de congé maternité. Ses accès aux serveurs sont coupés. Ses congés annulés. Ses heures supplémentaires non rémunérées. Entre autres joyeusetés… On l’écarte, on la marginalise, on lui envoie des mails dans une langue qui se réclame même de la bienveillance. La politesse « corporate » devient une arme de destruction massive. 

Mais au-delà du cas de Natacha placée au premier plan, les patients d’Irène forment un chœur de témoignages sur ce qu’ils vivent au quotidien dans leur vie professionnelle. Tous souffrent au travail pour des raisons souvent différentes. Marcel, l’agriculteur, Nadège, la caissière, Hervé, le graphiste, par exemple, donnent chair au roman en apportant une lumière complémentaire sur le décès de Natacha. Celle-ci n’est plus un cas isolé. Toutes ces voix disent ce que le travail est devenu, en un nombre incalculable de situations. 

Ce qu’Hélène Gestern fait de la langue

L’écriture d’Hélène Gestern va à l’os. On ne trouve ici ni effet de manche ni pathos. Les moments d’émotion sont donc dévastateurs. L’identification à la morgue est d’une précision chirurgicale. Les différents portraits, tels ceux de l’avocat Ruat et de l’avocate Volta, vont à l’essentiel par des détails marquants qui les définissent en quelques touches : les paluches d’étrangleur de l’un, et l’opiniâtreté du pitbull de l’autre.

J’ai adoré que la langue change au fil d’« Atelier 4 ». Dans la première partie, la plume porte l’hébétude du deuil et le temps qui s’effondre sur lui-même. Dans la seconde, elle se durcit, se fait plus sèche à mesure qu’Irène se métamorphose en combattante. L’épilogue est à couper le souffle tant l’écriture reprend son souffle pour devenir plus ample, presque poétique. Elle dit alors combien, même dans l’épuisement extrême, on peut choisir de rester du côté de la vie. 

Ce que Clara Brajtman fait du texte 

Il faut dire un mot sur l’interprétation exceptionnelle de Clara Brajtman. Sa voix pour donner vie à Irène et à tous les autres personnages est une performance à part entière. Elle trouve d’emblée le ton juste et habite le texte d’une façon remarquable. À aucun moment, je n’ai regretté d’être passée par la version audio, tant sa voix a résonné en moi. Elle apporte une existence palpable au récit, fait sentir l’acharnement et la résignation, la tendresse et la colère. Les scènes les plus dures prennent une dimension supplémentaire, et l’écouter est une expérience à part. Je crois profondément que si j’ai été si touchée, c’est aussi grâce à elle. 

Ce qui reste d’« Atelier 4 »

« Atelier 4 » dit aussi la justice et ses limites. Et ce n’est pas facile à entendre. L’épilogue est d’une lucidité terrible. Des gens meurent au travail, des entreprises mentent, paient et continuent. Parfois, la justice est saisie pour trancher, mais le temps de la justice est long. L’opinion oublie et passe à autre chose. Ne restent que les familles en situation d’attente. Le constat est sans appel : « Partout, dans toutes les entreprises, auront repoussé des Nocton, des Sernin pour assurer l’exploitation du salarié par le salarié. » 

En arrière-plan, le texte pose aussi la question de ce qu’il advient d’un salarié qui refuse de se plier à sa direction, qui refuse de mentir, qui repousse la signature de certifications écologiques parce qu’elles s’arrangent avec la vérité. Qu’arrive-t-il à une salariée qui dit non ? « Atelier 4 » dit clairement la force d’un système qui fabrique des pressions, la puissance d’un gros groupe dont les décisions humaines, les lâchetés et le cynisme n’ont aucune limite. Et il dit aussi que jamais ce système ne s’arrête. Il continue. Ailleurs. Avec d’autres noms. 

Édifiant ! 

Service de presse, chronique non rémunérée.

Editeur : Grasset

Sortie : 18 mars 2026

288 pages, 21,50 euros

Existe en version audio pour Audiolib, lu par Clara Brajtman, 6h47 d’écoute.

 

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Découvrez Clara Brajtman dans « Ce que nous confions au vent »

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