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L’île où je ne suis pas morte, Marie Neuser.

L’île où je suis pas morte de Marie Neuser

Marie Neuser, la « Délicieuse » m’avait éblouie avec son roman éponyme en 2018. Il aura fallu attendre sept longues années pour la retrouver avec « L’île où je ne suis pas morte ». Je l’écris d’emblée, ce texte renifle des plaies et a soulevé les planches vermoulues de ma mémoire, comme un exutoire. J’ai lu énormément de livres sur la violence familiale, mais celui-ci possède une résonance singulière. Dans mes relents d’enfance meurtrie, dans mes souvenirs crasseux, il est toujours là, celui qui, quand il entrait dans la maison, faisait taire toute vie. En me plongeant dans ce livre, j’ai entendu ses pas, ses mots si blessants, senti ses poings aussi. Il n’existe aucune guérison pour effacer les abjections que l’on a connues enfant, mais il existe des romans, et la force des mots pour caresser des plaies à vif. 

J’ai traversé « L’île où je ne suis pas morte » entre deux états : la peur et la reconnaissance. Je l’ai à la fois tenu à distance, mais je m’en suis aussi totalement imprégnée. Parce que, les émotions décrites ici, je les ai ressenties dans ma chair. 

Daisy Rose McLean revient à Eileansay, l’île de son enfance, pour y enterrer son père. Elle y retrouve ses deux frères, Liam et Eliot. Le premier habite toujours là, le second a fui depuis longtemps. Elle retrouve surtout Shell House, la maison familiale, cette bâtisse saturée de coquillages, d’odeurs, de traces et de secrets bien enfouis. Le front de Daisy Rose présente une cicatrice qui lui barre le sourcil. La trace d’une nuit, alors qu’elle avait dix-sept ans où elle a vécu « la chose ». Dans son corps, et dans son esprit, quelque chose, en rapport avec cette nuit, a fracturé son rapport à soi et aux autres. Le roman raconte le présent, une maison à vider et un père à enterrer, mais aussi le passé sur cette « île où je ne suis pas morte ». 

Si l’on se doute de quelques événements propres au passé de Daisy, « L’île où je ne suis pas morte » ne va pas se contenter de raconter un traumatisme. Il va montrer ce que celui-ci devient quand il n’a pas été reconnu. Il va aussi se déployer au niveau du cercle familial pour mieux comprendre ce que la fratrie a enduré. En effet, chez Marie Neuser, la violence paternelle a infusé partout, dans la manière d’être de Daisy, dans la façon dont les frères se sont construits autour du vide, mais aussi dans la maison qui semble s’être putréfiée de l’intérieur depuis des années. En outre, le silence maternel, dévastateur, a largement contribué à une décomposition lente et infecte des enfants qui vivaient là. De la nuit de ses dix-sept ans, de l’incident, il ne faudra jamais rien dire pour sauver les apparences et ne pas déranger l’ordre des choses. Même au prix de la santé mentale de Daisy. 

Daniel, ce père qui a terrorisé les siens, ce tyran domestique, cet ogre punitif, est la grande figure marquante du roman. Mais avant que sa personnalité soit analysée avec le poids des années, il est aussi celui qui fut aimé, admiré, regardé comme un héros par la petite fille qu’était Daisy. La mère, déjà décédée à l’heure du récit, était à la fois douceur, refuge, beauté, et celle qui a couvert le monstre. Ainsi, Marie Neuser les dépeint dans leur épaisseur trouble, dans leurs contradictions, leur part de comédie, de lâchetés ordinaires, et, jusque dans leurs failles, elle vient creuser. Elle excelle à saisir ce moment singulier où les figures parentales cessent d’être sacrées pour devenir des êtres humains ravagés. Des êtres humains tout court. Dans « L’île où je ne suis pas morte », l’enfance s’est construite sur un théâtre de l’harmonie dont les murs retenaient déjà l’odeur de la décomposition. 

Auprès de Daisy, l’autrice a fait le choix de faire exister ses frères, car le roman narre bien l’histoire commune d’une fratrie. Liam est un personnage magnifique. Il est celui qui est resté, celui qui a porté, nettoyé, réparé, veillé, ramassé. Il a pris sur lui toute la charge du père déchu, de la maison en ruine, sans jamais se plaindre, sans jamais partir tout à fait non plus. Il y a chez lui une douceur pour les bêtes, pour les plantes, pour l’île elle-même, qui contraste avec la brutalité du patriarche et rend le personnage profondément émouvant. Eliot, plus raide, plus fuyant, représente une autre réponse au désastre. Il a eu besoin de fuir, de se couper, de se fabriquer ailleurs une existence tenable. Entre les trois, « L’île où je ne suis pas morte » dessine cette fratrie cabossée, et l’énergie qui circule entre eux est rugueuse, poignante. Elle relève du regret, de la culpabilité, d’une tendresse empêchée, mais aussi d’une loyauté profonde qui résiste au passé et au temps.

Mais, « L’île où je ne suis pas morte » n’aurait pas la même force sans une attention particulière prêtée au lieu et à Shell House notamment. Cette maison est un organisme vérolé, un corps malade, un tombeau. Elle moisit, elle pue, elle s’effrite, elle garde en elle les fluides, les abominations tues, les humiliations répétées, les silences qui ont eu le temps de durcir. On a rarement vu maison si intensément chargée de psychisme. Y revenir, ce n’est pas seulement revenir sur les lieux de l’enfance… C’est traverser de nouveau une matière hantée, et une géographie de la peur. Revêtir une ancienne peau avariée. Shell House concentre le deuil, l’emprise, la violence, la terreur, la honte, l’illusion familiale, et le patient travail du mensonge. Aussi, la vider, ce n’est pas simplement faire du tri, c’est rouvrir des cercueils symboliques, en soulever les couvercles, décider enfin ce qu’on sauve et de ce qu’on jette. 

Pour cette fratrie, c’est l’occasion de comprendre qu’elle ne peut pas être l’écrin de certains héritages. Qu’il est temps de parler, de se confier et de se purger ! 

De la même manière, l’inscription insulaire de « L’île où je ne suis pas morte » est à mon sens une grande réussite. L’île des Hébrides agit sur tout. Elle resserre les liens, enferme les corps, intensifie les regards, rend les secrets plus lourds encore. Elle n’oublie rien. Elle retient et répercute. L’Écosse de Marie Neuser ne relève pas d’un imaginaire de carte postale, car le paysage est toujours traversé par la mémoire. Il est beau, souvent à couper le souffle, mais il est aussi complice du drame, ou du moins de son immuabilité. Cette nature qui sait tout respire avec les personnages. Et l’île apparaît à la fois comme l’origine et comme le piège, comme ce qui fonde et comme ce qu’il faudra peut-être quitter pour continuer à vivre.

Et puis, il y a l’écriture absolument remarquable de Marie Neuser. Elle a une façon si singulière d’habiter les espaces, par les sens notamment, et ici par l’odorat, que l’on rencontre si rarement en littérature. Les odeurs sont des preuves, des souvenirs, des alarmes, et des traces que le temps n’a pas réussi à effacer. Le traumatisme de Daisy lui-même est lié à une odeur impossible à oublier. Il fallait une romancière capable d’écrire cela sans en faire un simple procédé littéraire. Dans « L’île où je ne suis pas morte », la cohérence est troublante. Le corps sait avant la conscience, le nez sait avant la mémoire. Et comme par magie, l’histoire est d’abord une matière flottante qui s’insinue dans les narines avant de mettre le reste en mouvement. 

La plume est profondément charnelle. Les émotions y sont presque toujours traduites en matière : gorge bloquée, organes serrés, peau hérissée, sternum écrasé, cicatrice qui tire. Marie Neuser fait circuler la douleur dans les muscles, dans les nerfs, dans la respiration. Son écriture est sensorielle, organique, nerveuse, mais traversée également d’images d’une grande force. Shell House devient une bouche ouverte prête à dévorer, une vieille peau morte d’un animal qui refuse de mourir. Les personnages eux-mêmes glissent souvent de l’humain vers le minéral, le végétal, ou l’animal. Sa façon de faire dériver les mots vers des métaphores charnelles donne au roman une force tellurique. 

« L’île où je ne suis pas morte » est un texte d’une noirceur abyssale, mais qui ne brutalise pas son lecteur par principe. Il a des choses à dire. Il avance par imprégnation, puis par strates. Le passé remonte souvent à partir d’un objet, d’une pièce ou d’une odeur. Cela confère au roman une véritable construction mentale. À l’instar de Daisy, qui avance dans les différentes pièces de la maison, la narration devient psychique, viscérale, presque respiratoire. On avance dans ce qui a dû être tenu à distance pour survivre. Il s’agit de raconter ce qui reste quand on n’est pas morte. Comment on vit après. Comment on traverse le temps avec une part de soi demeurée là-bas. Et comment, peut-être, on revient un jour pour reprendre possession de sa propre histoire. 

Marie Neuser signe un roman dur, habité, sensoriel, d’une vraie intelligence psychologique. Un roman sur la violence familiale, sur les maisons qui gardent tout, sur les héritages empoisonnés. Mais aussi sur les filles qui survivent et les frères qui se livrent. Au cœur de cette noirceur, dans les dernières pages, la lumière enfin jaillit, comme si briser le décor permettait de libérer les émotions. L’espoir existe pour les funambules de l’enfance. « Je me sens comme quelqu’un à qui on a enlevé une tumeur. » Moi aussi, Marie, moi aussi…

Achat personnel, ceci n’est pas un service de presse

Editeur : Le Rouergue

Sortie : 25 mars 2026

352 pages, 22,50 euros

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DELICIEUSE, Marie Neuser – Fleuve Noir

 

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