Toujours le destin des femmes sera empêché… Empêché par de vieilles traditions et l’absence de consentement. Cette phrase ne vient pas du roman de Marie Vareille, « Nous qui avons connu Solange ». Elle vient d’un constat, en ce mois de mars 2026, où les droits des femmes sont sans cesse remis en question. Le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Johana Gustawsson disait qu’il est grand temps que le monde cesse de penser que nous sommes locataires de notre propre corps (et de notre utérus), puisqu’après tout, nous donnons naissance au Monde. Ce roman est un récit de femmes qui mettent au monde, mais aussi l’histoire de destins empêchés par leurs conditions ou par l’homme.
Rapidement, le lecteur découvre deux femmes, deux destins que tout semble opposer. Célestine est une fille de ferme corrézienne, déterminée à s’arracher à son milieu. Solange, internée de force dans une école de redressement, est réduite au silence. Quel fil invisible les relie ? C’est tout le sujet de ce roman choral où quatre générations de femmes surgissent du passé pour raconter ce que l’on tait, bien décidées à transmettre le prix à payer pour être soi-même.
« Nous qui avons connu Solange » retourne la terre des silences et des mémoires. Il fouille les lignées jusqu’à l’os. Marie Vareille met ses mains dans la terre du passé pour en extraire les cellules du vivant. Dans les premières lignes, Célestine écrit à sa « Biquette ». Le jour de la mort de Solange, elle est devenue une meurtrière et a cessé d’aimer les mirabelles. Dans cette confession, le poids des morts est exhumé et laisse entrevoir la manière dont le souvenir s’ancre dans les émotions de l’intime.
Au fur et à mesure, une autre voix vient s’ajouter à celles de Célestine. Ainsi, Solange, par l’intermédiaire de lettres, apporte un autre point de vue au récit. C’est dans cette alternance que le lecteur navigue. Ces voix plurielles disent une même chose : la difficulté d’exister pleinement quand le monde vous apprend, dès l’enfance, à vous tenir à votre place.
La construction du livre est d’une grande intelligence romanesque, comme le furent « Désenchantées » ou « La dernière allumette ». Qui était Solange, dont le nom a longtemps flotté à la lisière de cette famille ? Le roman ouvre une brèche, le lecteur s’y engouffre pour découvrir quatre générations de femmes surgissant du passé. Ainsi résonnent leurs corps, leurs coeurs, leurs rages, leurs élans et leurs blessures. Le fil rouge de « Nous qui avons connu Solange » tient à ces femmes qui veulent devenir elles-mêmes dans un monde qui leur enseigne patiemment à vouloir moins.
Célestine sent très tôt que la ferme ne devrait pas englober son avenir tout entier. Elle a d’autres aspirations que l’ordre domestique, le mariage ou la maternité. Célestine a une appétence pour les débats d’idées, une soif intense de connaissances, un amour fou de la littérature. Sa mère lui assène cette leçon toute sa vie : « Sois plus patiente, Rome ne s’est pas faite en un jour. » Cette injonction lui apporte la volonté de se battre, mais révèle aussi la lenteur des conquêtes féminines et le devoir de durer dans un monde qui travaille sans relâche à épuiser les résistances.
Dans tout le roman, Marie Vareille ne se contente pas d’opposer des héroïnes lumineuses à des hommes brutaux. Elle détricote tout un système. Certes, les hommes empêchent, mais ils le font avec le soutien invisible de la coutume, de l’Église, de la médecine, du regard du village, du poids du quand dira-t-on. Dans « Nous qui avons connu Solange », le patriarcat a une voix, des mains, donne des gifles, assène des humiliations que personne n’a appris à nommer.
Le personnage de Solange en est un exemple flagrant. Démolie d’une partie d’elle-même pour la faire taire, on la préfère bête et silencieuse, soumise et incapable. Sa guérison équivaut à un dressage en règle, car elle est devenue une femme dérangeante. À travers les traces écrites qu’elle laisse, elle prend pourtant corps et voix. Solange a été une femme trop vive pour son époque. On a alors tenté de la faire taire. Mais elle travaille à se refaire grâce aux mots, elle se reconstitue lentement malgré tout ce qui a été ravagé en elle.
À travers ce personnage, Marie Vareille aborde le traitement de la maladie mentale et de tout ce que l’on met dans cette terminologie pour « dresser » les femmes les plus récalcitrantes. Celles qui, finalement, refusent d’obéir ou de se conformer. Ici, le contexte instrumentalise les traitements médicaux. Les électrochocs, les injections, l’enfermement contribuent à broyer une jeune fille que la société dit hystérique. Autour de Solange existe une véritable machine à broyer. Tout est bon pour servir d’alibi à l’écrasement de la personnalité.
Et pourtant, même broyée, même réduite au silence, Solange résiste. Les femmes de « Nous qui avons connu Solange » portent en elles quelque chose d’indestructible. Cette rage, ces rêves passent de main en main, et de génération en génération, jusqu’à celles qui viendront après.
Malgré des thématiques assez sombres, de belles zones de lumière viennent éclairer le roman. La transmission entre femmes circule par les gestes, les mots, les blessures et les rêves. Chaque femme porte la génération suivante et lui lègue autant une façon de survivre qu’une manière de construire un refuge intérieur pour tenir face au chaos. C’est avec cette idée que le « sois plus patiente, Rome ne s’est pas faite en un jour » devient un « Toi, ma fille, tu seras Rome ». La construction intérieure et ces libertés conquises à l’extérieur, sur un terrain qu’on vous a longtemps refusé, constituent les plus belles vibrations du texte.
Marie Vareille a composé une fresque en alternant les voix, les époques et les supports (manuscrit de Célestine, lettres de Solange, souvenirs de Jeanne, présent de Manon.) Ces différents choix narratifs, de même que l’utilisation des différentes voix permettent de faire sentir qu’aucune histoire familiale ne se livre d’un seul bloc. L’écriture circule comme la mémoire elle-même, par couches, et angles différents. Elle revient sur les faits, bifurque, réfute puis éclaire après coup.
De son côté, la langue oscille entre l’exactitude narrative et de véritables élans poétiques. Solange introduit une vibration singulière. Le réel et l’irréel se contaminent dans des formulations d’une grande beauté. Elle introduit et rend perceptible une conscience qui ne voit pas le monde comme les autres le voient. A contrario, la voix de Célestine est plus terrienne, plus ancrée dans les gestes du quotidien, et le travail de la terre. J’ai trouvé le contraste très réussi : l’une tient la maison pendant que l’autre regarde le ciel. Chacune ouvre un passage singulier de « Nous qui avons connu Solange ».
Marie Vareille montre avec brio que des Solange ont souffert pour que des Manon puissent rêver. Certains de ces rêves sont même devenus réalité. Des femmes dirigent des gouvernements, pilotent des fusées, gèrent des entreprises. L’horizon s’est élargi. Mais, il suffit de si peu de choses pour que ces droits durement acquis régressent. La parole des femmes reste plus souvent questionnée que celle des hommes, leur douleur plus fréquemment sous-diagnostiquée, leur ambition plus volontiers commentée. Dans certaines régions du monde, vouloir apprendre à lire ou refuser de se marier peut encore coûter la vie.
« Nous qui avons connu Solange » n’est pas un roman militant au sens strict du terme, il conserve une grande partie romanesque. Mais il rappelle le prix de l’indépendance, les luttes, les corps entravés et les destins forcés. À sa manière, c’est un roman de mémoire qui rappelle avec force ce qui a été gagné et ce qu’il reste à conquérir. Il me semble que le grand message du roman est de donner aux femmes les clés de leurs vies. Certaines ont ouvert la voie, d’autres se sont engouffrées dans la brèche, mais il reste tant à faire. Des mains doivent continuer à se tendre, d’une génération à l’autre, sans jamais baisser les bras.
Ce livre n’a pas été offert en service de presse – chronique non rémunérée.
Editeur : Flammarion
Sortie : 11 mars 2026
432 pages, 22 euros
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Lara Suyeux, 7h45 d’écoute.

