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Ici, Johana Gustawsson et Thomas Enger.

Ici de Johana Gustawsson et Thomas Enger

« Ici », tout le monde ment… À chaque sortie d’un nouveau roman, Johana Gustawsson a le don d’y aborder des thématiques qui résonnent pile à ce moment dans ma vie privée. Je crois peu aux coïncidences, mais beaucoup au fait de lire LE bon livre au bon moment. Pour ce nouvel opus, elle s’associe à Thomas Enger, auteur norvégien d’une série qui met en lumière le journaliste Henninh Juul et écrit également avec Jørn Lier Horst pour les enquêtes de l’inspecteur Blix. Le duo fait mouche, puisqu’ensemble, ils font d’« Ici », un roman qui désagrège patiemment, l’idée même que l’on puisse « savoir » avec certitude.

L’histoire commence autour de Vetle, neuf ans. Il fête son anniversaire entouré de ses meilleurs amis Eva, Hedda et Jesper. Des corps d’enfants qui courent, rient, partagent ce temps élastique de l’enfance où l’avenir n’a pas encore de contours. Puis arrive l’enlèvement de Vetle, un trou béant qui ne se referme pas. Sa mère, Kari Voss habite ce vide. Et puis, quelques années plus tard, à Halloween, la violence revient frapper « Ici ». Eva et Hedda sont retrouvées mortes. La communauté se fige. L’enquête semble vouloir se refermer rapidement : un suspect est trouvé, une version cohérente imaginée, et avec eux, des certitudes que l’on pourrait aisément ranger dans un dossier. 

C’est précisément « Ici » qu’il faut se méfier des récits trop bien ficelés et des aveux trop vite formulés. 

Le personnage de Kari Voss fait basculer le roman. Elle n’est pas inspectrice au sens classique : elle est psychologue et experte en langage corporel. Son terrain d’investigation, c’est « l’involontaire », cette géographie secrète des corps qui trahissent ce que la bouche tait. Kari lit les fuites. Elle traque ces micro-événements corporels qui échappent au contrôle conscient, ces signaux que le corps émet malgré lui. On pourrait croire à une super-héroïne de la vérité, une sorte de détecteur humain infaillible. Mais « Ici » déjoue ce fantasme avec intelligence, puisque Kari est elle-même traversée par ses propres failles : sous pression extrême, son propre système se dérègle. Pertes de conscience. Trous. Brouillard mental. 

Ainsi, celle qui cherche la vérité dans les corps ne peut jamais totalement faire confiance au sien. Et cela résonne avec le thème central du roman : nous ne maîtrisons pas ce que notre esprit fabrique pour continuer à exister. Fascinant. 

L’angle d’attaque de « Ici » n’est plus de savoir « qui a tué », mais plutôt « qui se souvient de quoi, et comment ». Cela est bien plus troublant. 

« Ici » s’appuie sur une donnée scientifique : un souvenir n’est jamais un objet intact. Il ne repose pas, figé, dans un tiroir mental. À chaque fois qu’on le convoque, le cerveau le reconstruit, le réécrit, l’ajuste. Comme un article Wikipédia que l’on modifierait légèrement à chaque consultation, jusqu’à ne plus savoir quelle était la version d’origine. On croit accéder à une archive, en réalité on produit une nouvelle mouture du passé. Cette idée traverse tout le roman et contamine chaque témoignage, chaque interrogatoire, ou encore chaque récit. Parce que, si la mémoire est malléable, alors qu’est-ce qui reste de la vérité ? Qu’est-ce qui sépare le souvenir du fantasme, le vécu du transplanté, le réel du plausible ? 

Le roman explore avec précision ce moment où l’esprit, confronté à un blanc, le comble. Par exemple, quand des informations manquent (à cause d’un traumatisme), le cerveau ne laisse pas le vide en l’état. Il importe du matériau vraisemblable. Il bricole une continuité narrative. Sous pression (comme lors d’un interrogatoire), ce matériau importé peut se fondre dans la conscience au point de devenir indiscernable du vécu. 

« Ici » il ne s’agit plus de mensonge, mais de fiction crédible que l’on croit de bonne foi. Perturbant. 

Imaginez… Quelqu’un peut vous regarder droit dans les yeux et vous raconter un événement qu’il n’a jamais vécu, parce que son cerveau a « reconditionné » le récit. Ce film intérieur est tellement cohérent, tellement vivant, qu’il a acquis le statut de preuve personnelle. C’est là qu’« Ici » devient vertigineux, car il s’attaque à l’un de nos derniers refuges : l’intime. « Se souvenir », c’est parfois monter un film dont on n’a jamais tourné les images. 

Dans ce contexte, le langage corporel utilisé par Kari devient une arme à double tranchant. D’un côté, il offre un accès à ce qui échappe au discours (les contradictions entre ce qu’on dit et ce que le corps montre), et, de l’autre, il prend soin de montrer que lire un corps, c’est « interpréter ». Or, « interpréter », c’est risquer l’erreur. 

Il faut bien comprendre qu’un corps ne dit pas « la vérité » comme un test ADN. Il dit l’émotion, stress, peur, honte, colère, sidération. Une personne peut paraître suspecte simplement parce qu’elle est terrorisée. 

Or, « Ici » joue magnifiquement avec cette ambiguïté. Le roman montre que tout est interprétation, et que cette interprétation est un terrain bien glissant… Surtout quand ceux qui observent portent eux-mêmes des blessures, comme c’est le cas pour Kari. 

Autour d’elle gravitent des adolescents qui portent le poids d’une enfance commune devenue champ de mines. Sept ans plus tôt, ils formaient un groupe soudé. Aujourd’hui, ils se regardent en étrangers, ou pire, en témoins potentiels. Les souvenirs qu’ils partagent ne coïncident plus et les versions divergent. « Ici » démontre que l’on peut grandir ensemble sans jamais se connaître. Les liens de jeunesse deviennent des nœuds. Entre l’enfance et l’adolescence, quelque chose s’est déformé. Les souvenirs entrent alors en collision. Qui est réellement sincère ? 

La communauté accentue l’idée que rien ne reste confidentiel. Dans une petite ville où tout le monde se connaît, les événements se transforment en rumeurs et en récits concurrents. Tout le monde observe tout le monde, et cette surveillance diffuse produit un effet corrosif. Chacun protège son image, préserve sa place et tente de sauver son apparence. Cette pression sociale transforme la réalité en récit public, commenté, amplifié et très souvent déformé. La vérité devient alors quelque chose qui se négocie, que l’on module et que l’on fabrique collectivement. 

« Ici » s’intéresse véritablement aux mécaniques de la manipulation, et à comment certains peuvent nier, refabriquer et retourner les faits. « Ici » montre bien la propension à brouiller le vrai et le faux. Sachant que la mémoire est fragile et que notre cerveau nous trompe, cette capacité de manipulation devient encore plus redoutable. Si le « réel » est instable, il suffit de trois fois rien pour en faire un mensonge. Alors, comment enquêter sur quelqu’un qui sait fabriquer des récits plus crédibles que la vérité ? Et surtout… Comment démêler le mensonge conscient du souvenir reconfiguré ? 

À mon sens, ce que « Ici » réussit fort bien, c’est de rester technique sans être hermétique. Les éléments liés à la mémoire, aux faux souvenirs, au non-verbal, sont tissés dans l’intrigue avec fluidité. Ils ne sont pas plaqués comme des cours de psychologie. Et, avant tout, la dimension « scientifique » n’annule pas l’émotion. Au contraire, elle la rend plus éprouvante. Vous avez sans doute des personnes dans votre entourage qui relatent des souvenirs communs avec vous, dont vous n’avez pas souvenir, ou qui les racontent de façon si éloignée de ce que vous avez vécu, que c’en est perturbant. Car, si la mémoire est faillible, cela peut vouloir dire que la douleur elle-même peut se déplacer et se loger ailleurs. « Ici » a trouvé un douloureux écho dans ma vie personnelle et m’a donné des clés pour comprendre de sérieuses dissensions avec une personne proche.

« Notre cerveau est reconditionné, pour ainsi dire, nous n’avons donc pas conscience de mentir. Notre mémoire nous fait croire que les choses se sont passées exactement comme nous nous le “rappelons”. Notre cerveau a créé un film que nous prenons pour un souvenir. Les faux souvenirs nous semblent donc réels, même s’ils n’ont jamais eu lieu. Du moins, pas de la manière dont nous nous en souvenons. » 

Sur le plan de l’écriture, « Ici » possède ce rythme qui fait qu’on tourne avidement les pages. Une narration maîtrisée, des scènes qui se succèdent avec un sens du tempo précis, et cette sensation troublante d’être guidé tout en étant constamment déstabilisé. C’est exactement ce que promet le sujet : une vérité-puzzle qui ne se laisse pas saisir au premier regard. Il manque toujours une pièce, ou pire, certaines pièces appartiennent à un autre puzzle, importées par erreur.

« Ici » développe l’idée de ce que l’esprit fait pour survivre. La tête et la mémoire sont des territoires où l’on croit être chez soi, et où l’on découvre parfois un intrus. Comme une histoire qui n’a jamais eu lieu, ou un souvenir monté de toutes pièces. Les mystères les plus insondables ne sont pas toujours « dehors », ils sont parfois en nous et s’activent silencieusement. Cette zone trouble où le souvenir devient fiction, où la vérité se transforme insidieusement en mensonge bien malgré nous est une perspective terrifiante. Et au regard de mon vécu récent, j’en reste horrifiée. 

« Ici » est une réussite totale qui vous fera cogiter sur vous-même tout en développant un fort sentiment d’attachement pour Kari. Concernant la fin, vous n’êtes pas prêts… L’excellent thriller, celui que j’aime par-dessus tout, reste celui qui vient chatouiller mes certitudes en m’ouvrant de nouvelles portes. 

Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée 

Traduction de l’anglais : Marie Brazilier

Titre original : Son

Editeur : Calmann-Lévy

Sortie : 4 février 2026

533 pages, 22,50 euros

Découvrez aussi : Les Morsures du Silence, Johana Gustawsson.

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