« Love, Mom » fait partie de ces romans qui vous enferment dès les premières pages. Il s’apparente à ces romans-pièges, des récits qui se déguisent en consolation et qui vous offrent, en réalité, un parcours semé d’embûches. Le lecteur s’attend à pleurer une mère disparue ou se prépare à démêler quelques mystères familiaux, et voilà qu’il se retrouve face à une question beaucoup plus dérangeante : que faire des vérités qu’on ne voulait pas porter ?
Le récit commence par la simplicité trompeuse d’une enveloppe glissée entre les mains d’une jeune femme. Mackenzie vient de perdre sa mère, Elizabeth Casper, une autrice connue sous le pseudonyme de E.V. Renge. L’évènement médiatique qu’ont été ses funérailles n’a pas permis au deuil d’être intime. Tout a été commenté, disséqué et transformé. Et puis arrivent ces étranges lettres posthumes, censées tout expliquer, et peut-être réparer. Sauf qu’elles ne réparent rien du tout. Elles suscitent une curiosité intense, un désir de savoir à tout prix et déclenchent une enquête de Mackenzie pour mieux connaître sa mère.
Dans « Love, Mom », écrire à son enfant revient à exercer sur elle une forme de contrôle désespéré. Une morte tente encore d’organiser le réel depuis l’absence. Ces lettres sont une convocation vers la vérité. Une fois qu’on les a ouvertes, impossible de faire marche arrière. Mackenzie se retrouve prise dans un engrenage. Lire, c’est accepter de savoir. Savoir, c’est accepter de changer. Changer, c’est renoncer à la version confortable de sa propre histoire.
Récemment, j’ai beaucoup réfléchi à tous ces héritages qu’on reçoit sans les avoir demandés… Il ne s’agit pas seulement de biens matériels, maisons, objets divers ou encore argent. Je veux plutôt parler des héritages qui pèsent vraiment, c’est-à-dire les secrets de famille, les traumas non résolus, les mensonges par omission. Cette mère lègue à sa fille une responsabilité écrasante, celle de devenir dépositaire d’une vérité.
Le fait qu’Elizabeth soit une écrivaine célèbre ajoute une couche de complexité. Mackenzie ne fait pas simplement le deuil d’une mère, elle fait le deuil d’une icône. Et ces deux deuils s’affrontent. Le monde entier semble avoir son mot à dire sur qui était vraiment Elizabeth Casper. Fans, journalistes, admirateurs, tous revendiquent une part de cette femme et se sentent légitimes à pleurer et à interpréter.
Au cœur de ce maelström, où est la place de sa fille ? Quelle version d’Elizabeth a-t-elle le droit de garder pour elle ? « Love, Mom » explore fort bien le fait d’être dépossédé de son propre chagrin par le vacarme médiatique et de devoir partager son intimité avec des inconnus.
Les lettres viennent bouleverser cet ordre établi pour notre plus grand plaisir de lecteur. Elles promettent une vérité privée. Mais elles mettent aussi Mackenzie en porte-à-faux en créant une tension que l’on ressent à la lecture, ou à l’audio (ce qui a été, en partie, mon cas).
Il y a quelque chose de profondément addictif dans « Love, Mom ». On ne tourne pas seulement les pages pour découvrir « qui est le coupable » ou « quel est le secret », mais aussi parce que l’on pressent qu’à chaque révélation, c’est toute l’architecture intérieure de Mackenzie qui vacille un peu plus. Chaque indice découvert reconfigure son identité.
Iliana Xander joue avec les temporalités. Le passé ne reste pas sagement à sa place, il surgit, il déborde et prend possession du présent. Les drames de ceux qui nous ont précédés continuent à se déployer en nous, même si nous ne les avons pas vécus nous-mêmes. Nous héritons de blessures qui ne sont pas les nôtres, et pourtant, elles nous façonnent, et je trouve cette idée fascinante.
Les traumas se transmettent souvent malgré nous. De la même manière, les secrets ne restent jamais immobiles. Ils « travaillent » une famille de l’intérieur, comme une fissure invisible qui fragilise toute la structure. Ainsi, grâce aux lettres signées « Love, Mom », Mackenzie découvre qu’elle a grandi dans une atmosphère fabriquée par des non-dits, et cette découverte change rétrospectivement tout son passé.
Mais attention, ce qui rend le roman si singulier est que le trauma ne se contente pas d’être exploité comme un ressort narratif. Iliana Xander montre comment il s’infiltre et déforme la réalité. Connaître la vérité peut aussi être synonyme de se perdre. Dans « Love, Mom », les lettres sont des explosifs à retardement.
« Love, Mom » permet au lecteur de traverser une histoire aux dispositifs implacables. Chaque pièce du puzzle se met en place lentement, sans forcer le trait et sans utiliser d’invraisemblances. J’avais cette sensation qu’un piège était en train de se refermer sur moi et j’ai aimé cette sensation, d’autant que la clé des lettres n’ouvre qu’une première porte…
Mon avis sur la version audio : Dans l’ensemble, j’ai passé un très bon moment d’écoute. Clémentine Domptail est une narratrice que j’apprécie beaucoup. Cependant, j’aurais ajouté une voix supplémentaire pour lire les lettres que reçoit Mackenzie. De la même façon, tous les chapitres au passé auraient mérité une voix additionnelle afin que le lecteur ne se perde pas dans les différentes temporalités. Le casting ne distingue pas assez clairement les couches du récit ou les protagonistes. Néanmoins, si vous êtes bien concentrés, ce choix de la production peut suffire.
Traduction : Antona Simongiovanni
Roman reçu en service de presse par Netgalley — Chronique non rémunérée
Editeur : Fleuve
Sortie : 8 janvier 2026
416 pages, 21,95 euros
Existe en version audio chez Lizzie, lu par Clémentine Domptail & François Hatt, 10h14 d’écoute.
Merci pour le partage de la chronique 🙏 😘
Coucou, j’ai adoré ce roman, je l’ai dévoré car très addictif
Avec un titre pareil, je savais que tu irais le lire. Tant mieux si le piège a fonctionné !
Il y a eu tellement de tapage autour de ce titre que je suis un peu réfractaire à l’idée d’y aller…
Je comprends ! J’essaie de me tenir éloignée de tous les avis, et des réseaux. En audio ça passe bien. En papier, je n’en sais rien. Tu as sans doute remarqué que la version audio de certains bouquins font que j’y vais alors qu’objectivement en papier, pas sûre que j’y serais allée. Ce n’est pas une lecture obligatoire 😉
Tu n’as pas ton pareil pour chroniquer les romans qui évoquent la famille.
Ah la famille…. Vaste sujet qui n’en finit pas de me passionner !
Bonjour,
Je le note malgré le battage médiatique suite à cette sortie vous confirmez mon envie de le lire.
Franchement c’est distrayant et bien meilleur que certains polars lus récemment.
Ce blog est vraiment super ! Merci de continuer à faire vivre ce format et avec des chroniques et une sélection de grande qualité! Bravo !