Aude Bouquine

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Désenchantées de Marie Vareille, la série Bilan lecture novembre 2025

Bouville-sur-Mer, la disparition de Sarah Leroy, 15 ans, a sidéré la ville et fissuré une bande d’adolescentes qui se faisait appeler les « Désenchantées ». Vingt ans plus tard, Fanny, l’une d’elles, revient dans la station balnéaire qu’elle a fuie. Les odeurs, les cafés où couraient les rumeurs et les lieux de leurs serments d’ado réveillent une mémoire qu’elle croyait enfouie.

Le récit alterne entre l’été de la disparition et le temps présent : on suit la naissance d’amitiés aussi fusionnelles qu’instables, ses codes, ses hiérarchies, ses jalousies, puis la manière dont chacune a tenté de se reconstruire après le drame. En cherchant ce qui est vraiment arrivé à Sarah, Fanny rouvre la boîte des souvenirs et des non-dits. Les petits mensonges d’adolescents devenus de lourds secrets, les responsabilités diluées, les silences coupables prennent de plus en plus de place. Peu à peu, Fanny remonte le fil des gestes manqués et des protections silencieuses qui ont tout compliqué, jusqu’à comprendre en quoi l’histoire de Sarah est aussi la sienne.

Derrière l’énigme, « Désenchantées » raconte surtout un apprentissage : comment on grandit quand la légende d’un groupe s’effondre, comment l’on se pardonne (ou pas) et ce que l’amitié peut encore réparer, des années après, lorsque la vérité cesse d’être un mythe pour redevenir des faits. « Désenchantées » aborde l’amitié féminine et la sororité, ce chantier affectif empli de loyautés et de lâchetés, de gestes tendres et d’égoïsmes ordinaires. La disparition de Sarah permet de reconfigurer un groupe et de se souvenir… Comment ce groupe de copines s’est-il aimé, soutenu, mais aussi malmené ? Que reste-t-il désormais de cette fraternité quand on retire la « légende » adolescente ? 

Marie Vareille donne énormément de relief à l’entre-soi des adolescentes. Les « Désenchantées » existent par leurs rituels et leurs serments, mais aussi par leurs hiérarchies tacites… Celle qui mène, celle qui suit, celle qui observe, celle qui « paie » pour les autres. Le lecteur circule à hauteur de regard, entre celui qu’on subit et celui qu’on apprend à exercer. Le fil rouge du roman tient à cette amitié, à la fois abri et lieu d’exposition. L’autrice choisit la nuance en montrant comment la dureté masque souvent des peurs, et comment un silence peut être une manière maladroite de (se) protéger. 

Et c’est ainsi que l’empathie affleure, tout en délicatesse. Le roman semble écouter ses adolescentes plutôt que les juger, entend ce qu’elles pouvaient comprendre et supporter à quinze ans. La culpabilité rétrospective est traitée comme on démêle une chaîne, en dégageant chaque maillon. Et, ce nouvel éclairage crée toute la chaleur humaine qui se dégage de ce groupe de « Désenchantées ». Quand un fragment du passé se réveille, le souvenir qui résiste et qui réclame sa place vient illuminer les textures de la sororité du coeur. L’adolescence est aussi cet âge où l’on apprend la vulnérabilité… 

L’angle moral de « Désenchantées » navigue entre responsabilité et pardon. La traversée de responsabilités diffuses et de petites décisions accumulées font basculer le récit. En revenant à Bouville-sur-Mer, Fanny cherche à mesurer l’impact du passé, sans le juger. Qu’avons-nous laissé taire ? L’amitié devient l’espace où l’on peut affronter plusieurs questions en tentant de ne pas se détruire. L’élan fraternel circule. Il passe par le réel, par des excuses, par des mots qu’on n’avait jamais su prononcer, par des micro-actes de réparation. 

Cette justesse émotionnelle qui mêle suspense, mémoire et regard fait de « Désenchantées » un roman d’apprentissage tenu par un vrai sens du tempo et du dévoilement. Le mot sororité y prend tout son sens, très loin du « soro-mytho* » de notre époque actuelle. Pour mon plus grand plaisir, le roman a trouvé un prolongement à l’écran. Réalisée par David Hourrègue, avec Constance Labbé et Marie Denarnaud au casting, cette mini-série de 4 épisodes réussit à capter l’essence et la fidélité des émotions du livre. 

Malgré quelques différences avec le livre (je choisis toujours de m’éloigner volontairement de l’œuvre d’origine pour apprécier l’adaptation dans sa globalité), « Désenchantées », la série, touche autant que le roman. Toutes mes émotions de lecture sont revenues avec une force incroyable. J’ai beaucoup aimé la manière dont le scénariste accorde du temps aux filles, un véritable temps d’écoute. Les scènes sont précises et écartent la caricature, les actrices, dans la partie consacrée au présent, mais aussi dans celle du passé, parviennent à susciter suspense et totale empathie. L’amitié féminine y est représentée de la plus belle des façons, avec « justice » et solidarité, sans idéalisation ou « nunucheries ». Vingt ans plus tard, Fanny ne revient pas pour « rejouer », mais bien pour « relire » les événements dans leur globalité. 

Le roman, comme la série, réussit un délicat numéro d’équilibriste en parvenant à tenir la main des personnages. L’amitié est une corde que l’on se lance pour ne pas boire la tasse, et parfois, pour se hisser à hauteur des événements ou des émotions. On ressort de « Désenchantées » avec cette sensation étrange de connaître ces filles-là, et même d’en être les amies, quel que soit le format que vous choisirez. Enfin, vous risquez fort de ressentir à nouveau vos émotions d’adolescence et de revivre toute une époque. Bonne lecture et/ou bon visionnage. 

*Cette terminologie n’est pas de moi, mais je la trouve pertinente.

Série réalisée par David Hourrègue avec Constance Labbé et Marie Denarnaud dans les rôles principaux. 

Éditeur grand format : Charleston

Éditeur poche : Le livre de poche 

Sortie : 29 mars 2023

384 pages, 9,20

Existe en format audio pour Audible, lu par Lou Broclain, 8h09 minutes

 

Découvrez aussi : La dernière allumette, Marie Vareille

Bande-Annonce

D’autres avis sur le roman – Babelio –


12 réflexions sur “Désenchantées, Marie Vareille, la série.

  1. Anonyme dit :

    J’ai adoré la série. Certes elle n’est pas complètement identique au roman mais ça reste une adaptation et je pense qu’elle est vraiment réussie

  2. Aude Bouquine dit :

    Je suis tout à fait d’accord 👍

  3. C’est clairement quelque chose qui, pour moi, passera bien mieux à l’écran 😊

  4. laplumedelulu dit :

    Ma Maman le commence en livre, mais je vois que ça ne fonctionne pas. Trop de personnages qu’elle a dit. Elle va relire « changer l’eau des fleurs ». Merci à toi pour le partage 🙏 🥰

  5. Anonyme dit :

    J’ai toujours peur d’être déçue par l’adaptation d’un roman que j’ai aimé mais là en l’occurrence c’est une réussite. Les actrices sont excellentes et j’ai pris énormément de plaisir en visionnant cette série!

  6. Anonyme dit :

    J’ai prévu de lire le livre depuis sa sortie (mais comme d’hab, j’ai prévu). En revanche, je ne pense pas regarder la série.

  7. Je ne sais pas pourquoi, WordPress ne m’a pas identifiée.

  8. Aude Bouquine dit :

    Je regarde toutes les séries françaises 😉

  9. Aude Bouquine dit :

    Entièrement d’accord !

  10. Aude Bouquine dit :

    Avec plaisir ❤️

  11. Aude Bouquine dit :

    Oui, y a un fond de polar !

  12. laplumedelulu dit :

    Elle continue sa lecture 🙃

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