Site icon Aude Bouquine

À la table des loups, Adam Rapp.

À la table des loups de Adam Rapp

« À la table des loups » était annoncé comme le grand roman américain de cette rentrée littéraire. Avec le parti pris de la fresque familiale, Adam Rapp signe un roman ambitieux et étrange, construit de façon labyrinthique, où il explore les dérives d’une famille américaine, soumise à la violence et la maladie mentale. Face à l’Histoire, et aux petits arrangements avec la morale, l’unité des Larkin va irrémédiablement se fracturer. Le texte se déploie sur une soixante d’années et oscille constamment entre la noirceur et le « malsain », tant par ses personnages que par l’obscurité qui se dégage de chaque page. 

Dans la famille Larkin, Myra est l’aînée. Responsable, sérieuse, dotée d’un instinct protecteur presque maternel, elle est la colonne vertébrale du roman. C’est elle qui s’emploie à préserver l’unité du clan, et, croyez-moi, elle a du boulot ! Car, dans « À la table des loups », beaucoup de démons et de mauvais choix rôdent et quasiment tous les personnages tombent dans les pièges du destin. Chaque frère et sœur va s’égarer à sa manière. Fiona, beatnik new-yorkaise, se complaît dans une existence de bohème. Lexy,  très conformiste, se love dans la sécurité toute relative d’une banlieue privilégiée. Alec, l’élément le plus perturbateur des Larkin s’enfonce dans une spirale glaçante qui l’entraîne  irrémédiablement par le fond. 

Si « À la table des loups » peut s’envisager comme une plongée dans le rêve américain, il se dédouble en cauchemar, car la violence sous toutes ses formes guette et frappe. Le chaos qui épie sans cesse chaque membre de la famille Larkin semble impossible à conjurer.

Pour ce roman annoncé comme une saga familiale, Adam Rapp a fait le choix d’une construction fragmentée. En effet, chaque chapitre fait un bond dans le temps (parfois de dix ans) tout en alternant les points de vue, donc les personnages. Ainsi, on assiste à un kaléidoscope où différents membres Larkin s’expriment. La préférence est donnée à Myra et à Alec, Fiona et Lexy sont curieusement très silencieuses… Je m’explique difficilement ce choix, d’autant que ces deux jeunes femmes ne sont pas dénuées d’intérêt au début du roman. 

De mon point de vue, les sauts dans le temps sont trop nombreux. J’ai trouvé la narration de « À la table des loups » très décousue, comme si l’auteur écrivait au fil de l’eau sans réellement savoir où il allait. S’il est facile d’entrer dans la tête des personnages, dans leur intimité, d’embrasser leurs contractions, de saisir leurs secrets, les non-dits qui empoisonnent leurs vies, il est plus difficile de s’attacher à eux. D’abord parce qu’on les perd de vue très régulièrement, ensuite parce qu’on les retrouve des années plus tard. Il y a de nombreux « blancs » dans ce texte qui m’apparaissent très dérangeants.

De plus, malgré ces changements de temporalité intempestifs, je n’ai vu aucune évolution dans les personnages. Ils restent comme figés dans ce temps du début du roman, c’est-à-dire celui de leur enfance. C’est à croire que leurs destins sont prédestinés, que, quoi qu’ils fassent, ils ne parviennent jamais à dévier de la trajectoire fixée pour eux. Peut-être est-ce là le but d’Adam Rapp, montrer que tout est écrit à l’avance, qu’il n’y a aucun moyen d’y échapper, mais c’est une chose en laquelle, je ne crois pas. 

Il en va de même pour la violence. Même si la violence psychologique est omniprésente dans l’enfance, à cause, notamment, de l’éducation rigoriste catholique donnée par les parents Larkin, je ne vois pas de cause à effet entre cette violence-là et la violence physique qu’un personnage en particulier provoque dans le futur. Certes, les enfants sont comme terrorisés de ne pas répondre aux attentes de la famille parfaite, mais le poids de l’enfance ne permet pas de tout justifier. Les « chouineries » du type « ce n’est pas ma faute, c’est celle de mon enfance », très peu pour moi. 

Il est vrai que l’auteur parvient fort bien à montrer combien les failles de l’enfance deviennent des gouffres à l’âge adulte. Le titre, « À la table des loups », suggère cette cristallisation au début de la lecture et la confirme à la fin. Les petits louveteaux Larkin forment une meute dont l’un est le grand méchant loup solitaire. Clairement, le Mal est défini ici comme inné, un concept auquel je ne crois pas non plus. 

Il me faut aussi parler de la noirceur qui prédomine dans ces cinq cent douze pages. Elle est écrasante, sans aucune lumière ni aucun espoir. J’ai pourtant l’habitude de lire des romans noirs, des thrillers, et autres récits du même acabit, mais je dois dire que ce texte m’a oppressée. Et comme si cette famille ne se suffisait pas à elle-même, l’entrelacement du récit avec des tueurs célèbres accroît encore un peu plus le sentiment d’étouffement.

La violence est partout, dans le passé, le présent, dans les microagressions quotidiennes, le mépris ordinaire, dans la toxicité transmise de génération en génération. L’idée de balayer cette famille au lance-flamme m’a traversé l’esprit, je dois bien l’avouer. Il n’y a rien à sauver chez ces loups, même pas Myra prise en otage par sa fratrie sans possibilités de libération. Les Larkins sont prisonniers du passé, refusent de voir l’évidence (cf: cartes postales reçues par la mère), et s’enterrent dans la transmission des traumatismes. « À la table des loups » est saturé de violence, sans aucune catharsis.

Enfin, je dois aussi pointer du doigt les trop nombreuses thématiques abordées dans ce livre. Tout y passe, ou presque : la religion, la maladie mentale, le poids de l’hérédité et de la transmission, la violence sous toutes ces formes, le rêve américain, etc. Le problème c’est qu’aucun de ces sujets n’est véritablement traité. J’y ai perdu mon latin. Je rappelle qu’au milieu de toutes ces thématiques, vous faites des sauts dans le temps et vous changez de personnages. Certaines intrigues s’évanouissent à l’instar de certains personnages (deux des filles Larkin) sans que l’on sache pourquoi. J’ai été très frustrée par ces départs de feu qui n’aboutissent pas. Ainsi « À la table des loups » est pour moi inégal dans son exécution. 

Le seul thème qui a véritablement retenu mon attention est la dissection du rêve américain qui révèle la face la plus sombre de ce mythe. Les vernis tombent, la solitude grandit, la pauvreté explose, l’accession aux soins demande des sacrifices terribles. Derrière les sourires de façade, les maisons bien alignées, les jardins parfaitement tondus, se cache une réalité bien plus sordide : désespoir, dégoût et fureur. Même le pilier de la famille, Myra, qui a travaillé toute sa vie, élevé son fils seule, n’est pas épargnée : elle est la figure d’une forme de précarité qui encaisse sans broncher. Adam Rapp démontre bien qu’il n’y a pas d’ascension sociale, de possibilités de sortir de sa condition. Toutes les trajectoires se dispersent, s’effritent et se perdent dans la fosse à purin. 

Concernant le mythe de la famille soudée, on repassera. C’est la grande heure du désenchantement familial, passez votre chemin, il n’y a rien ni personne à sauver chez les Larkin ! Que penser du comportement de la mère Larkin, à part qu’elle est idiote (et lâche) ? Elle couvre et se tait, comme elle l’a fait dès le début. 

L’Amérique de « À la table des loups » est telle que je la vois aujourd’hui : la loi du plus fort, l’idéologie puritaine et conservatrice, la violence verbale et physique  et l’omerta continuelle gangrènent le rêve américain qui n’est plus qu’un vague nuage de fumée.

Vous l’aurez compris, la rencontre n’a pas eu lieu entre ce roman et moi. D’un point de vue stylistique, j’imagine que l’auteur a réussi son coup pour susciter une telle aversion pour les personnages et leurs histoires. Peut-être ai-je lu un grand livre, mais je me dois d’être franche : j’ai souvent erré sans but entre les pages et je me suis perdue en route. 

« À la table des loups » m’a mise d’une humeur de dogue… Je ne serai pas chef de meute sur ce coup-là. « Sorry but not sorry », comme on dit là-bas.

Traduction : Sabine Porte

Titre original : Wolf at the Table

Editeur : Seuil

Sortie : 22 août 2025

512 pages, 24 euros

 

D’autres avis sur le roman- Babelio –

Lisez plutôt 👉

 

Quitter la version mobile
Aller à la barre d’outils