Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Totalement différents dans leurs manières de penser et de fonctionner, ils parviennent pourtant à se marier ! Mariage qui se solde par un « Divorce » (environ 1 couple sur 2 en France, âge moyen 46,6 ans en 2021). Dans ce roman, Moa Herngren décortique l’anatomie d’un naufrage conjugal en montrant à quel point les fossés se creusent, en silence. Tout le propos réside dans le fait qu’il est possible de vivre auprès de quelqu’un durant plus de 30 ans, sans savoir réellement ce qu’il veut ni ce qu’il pense. Encore moins ce qui le rend heureux ou malheureux.
Récit pourtant intime et universel, « Divorce » pourrait s’avérer tristement banal. Deux personnes s’aiment. Un jour, ils ne s’aiment plus. Sauf qu’en réalité, il propose une exploration fine de la désintégration de l’amour sous deux prismes différents : Bea s’exprime la première, puis Niklas viendra donner son point de vue en apportant de l’eau au moulin. Autant vous le dire en préambule, si vous êtes mariés ou en couple depuis longtemps, « Divorce » ne peut pas vous laisser indifférent. Au contraire, il va vous asphyxier !
Le récit commence avec la voix de Bea, en juin 2016, après une dispute tellement banale que je ne vais pas l’expliquer ici. À minuit passé, Niklas n’est toujours pas rentré, et ne répond à aucun SMS de son épouse. Tantôt furieuse, tantôt inquiète, Bea passe la nuit à ruminer. Lorsqu’il appelle enfin, la dispute reprend son cours. Il raccroche. Puis envoie ce message « Je ne rentre pas ». Plus tard, il annonce son intention de divorcer face à une Bea éberluée. Aucune véritable explication, pas de réelle envie de discussion, une simple et irrémédiable décision.
Le lecteur presque aussi abasourdi encaisse la nouvelle en se souvenant de la couverture de « Divorce », « Il ne parle pas, elle n’écoute rien ». Les deux principes élémentaires de la communication, parler et écouter semblent avoir disparu de la vie de ce couple où chacun préjuge (ou pas) des émotions de l’autre. L’absence totale de communication, la progression des non-dits et le décalage entre les ressentis prennent alors toute la place.
L’excellente idée de Moa Herngren dans « Divorce » est d’avoir proposé un récit en trois actes : la version de Bea, puis celle de Niklas, et enfin le cheminement mutuel post-décision.
Place aux femmes, Bea ouvre le bal. Elle ressemble à chacune d’entre nous. Elle a mis ses ambitions professionnelles au placard, accepté que Monsieur gagne l’argent du foyer et s’est occupée de leurs jumelles Alexia et Alma. Son passé est marqué par un drame familial et elle a trouvé en Niklas une épaule sécurisante et réconfortante. Longtemps, ils ont formé une équipe, jusqu’à ce que son mari sorte progressivement de la relation, sans bruit ni fracas. Spontanément, elle est acquise à notre cause, tant on se reconnaît en elle.
Puis arrive le point de vue de Niklas, celui par qui la demande de « Divorce » arrive. D’emblée, on se demande ce qu’il peut avoir à nous dire… Sauf que, grâce à son éclairage, le récit bascule. Rongé par l’épuisement, englué dans un nouveau travail qu’au fond il ne souhaitait pas sans avoir le courage de s’y opposer, Niklas sombre. Il ne reconnaît plus sa vie, n’en supporte plus ses contingences. Il étouffe. L’accumulation de frustrations, de compromis, de désillusions, de non-dits l’amène progressivement à cette décision de « Divorce ». Celle qui avait la position de « victime » évidente voit son statut s’effriter, car les émotions partagées de Niklas déclenchent l’empathie.
Volontairement, je ne parlerais pas de la troisième partie. Sachez simplement qu’elle se déroule en alternance et que le couple continue de se chercher et se heurter.
« Divorce » est un roman qui met en lumière l’effondrement de la communication dans le couple. Après autant d’années de vie commune, les besoins de chacun évoluent à l’instar de ce que l’on attend de sa vie, et de l’Autre. Nos aspirations changent profondément avec le temps et ne sont pas toujours exprimées. Ce silence crée un écart croissant, comme dans le roman.
Le quotidien, l’habitude tuent le dialogue : la majorité des conversations devient purement fonctionnelle (tu as pensé à prendre du pain ?). Sans évoquer ce que l’on suppose, interprète quand on pense tout savoir de l’autre…
Enfin, on cesse de se dire l’essentiel après des années consacrées à la gestion d’une carrière, des enfants, ou de la famille. On néglige de discuter de tout ce qui nous anime et, très souvent, on se tait pour ne pas générer de tensions. Le commencement du « désamour ». Précisément le moment où le lecteur attrape nos héros.
« Divorce » démontre fort bien cette érosion, résultat de mauvaises décisions et de frustrations, d’absence d’élans affectifs ou d’échanges autres que ceux du fonctionnement domestique, et de décalages dans les projets de vie. Et surtout, il vient mettre en lumière les couches de ressentiments accumulés, et l’amertume amassée. Des couches et des couches de rancœur, d’aigreur et d’animosité.
Un miroir vous est tendu ici. Et c’est en ce sens que « Divorce » est une déflagration : il vous force à analyser votre propre couple. Qui ne s’est jamais senti délaissé ou incompris ? Qui n’a jamais eu l’impression de porter toute la famille à bout de bras ? Qui ne s’est jamais interrogé sur le rôle de chacun en affirmant préférer sa place à la sienne ? Qui n’a jamais ressenti de frustration, ou d’injustice ? Qui s’est senti mal-aimé, ou pas apprécié à sa juste valeur ? Qui n’a jamais éludé de discussions douloureuses par lâcheté ou parce que « ce n’était pas le moment » ? Qui n’a jamais fait « les comptes » de ce qui est donné et de ce qui est reçu ?
Faire fonctionner son couple est sans doute l’une des missions les plus compliquées à accomplir. La mise en place « des rôles conjugaux » se fait naturellement au début d’une relation, mais peut-on sérieusement croire que cette construction ne puisse pas changer et évoluer ? Comment l’envisager sans fixer la communication au centre de la relation pour éviter de perdre une part de soi-même ?
« Divorce » touche au fragile, à ce que l’on croit inébranlable. C’est sans doute ce qui en fait un texte d’une force incroyable, qui écorche vif. Moa Herngren réussit à nous faire appréhender deux vérités, sans que nous prenions parti, en suscitant une réelle empathie pour les deux personnages. À mon sens, et ce sera mon seul bémol, la force du propos est un peu amoindrie par l’arrivée d’un autre protagoniste qui fausse le débat.
Comme pour un contrat de travail, peut-être serait-il nécessaire de rédiger un contrat moral signé par les deux parties… et réajusté au fil du temps qui oblige à une communication fréquente.
Dissection chirurgicale d’un couple en pleine crise, « Divorce » capte une vérité universelle : l’amour est instable et fragile, chacun doit veiller à le préserver et à l’entretenir. Ici, la démonstration est brillante !
Traduction du suédois : Marina Heide
Éditeur : Buchet Chastel
Sortie : 12 juin 2025
368 pages, 22 euros
J’ai résolu le problème, je suis célibataire depuis des années, et mon célibat, je l’aime. Quand je vois que mes parents se sont aimés, et mariés plus de soixante ans, seul le départ de mon père les a séparés. Ça doit bien exister encore, des couples qui s’aiment sur le long terme ?
Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘
La génération de nos parents était plus encline à gérer les problèmes et trouver les solutions. On ne se séparait pas pour un oui ou pour un non !
Effectivement. Le mariage devient comme un objet de consommation, jetable.
J’arrive à l’âge de la statistique… mais pour avoir affronter déjà pas mal de tempêtes, j’espère bien les faire mentir… mais forcément, j’imagine que ce livre doit chambouler… mais je passe mon tour, peut-être pas forcément envie de tourner ce miroir vers moi 🙃
Ta chronique sonne tellement juste ! Elle fait écho en moi et, même si je ne l’ai pas – encore – lu, j’ai l’impression que tu as réussi à exprimer tout le sens de ce livre. Magnifique !