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C’est l’histoire d’un amour, Isabelle Lagarrigue.

C'est l'histoire d'un amour d'Isabelle Laggarigue

Passe-t-on une vie entière à (re) conquérir son âme sœur ? Dans « C’est l’histoire d’un amour », Isabelle Lagarrigue loge les battements de deux coeurs dans les interstices du temps. Il y a un peu de David Nicholls et de son « Un jour » dans ce texte pourtant orchestré de manière très différente. Mais si vous avez aimé l’un, vous aimerez l’autre. La vie n’est qu’une somme d’expériences… et de rencontres, et il y a souvent des « tant mieux » dans des « tant pis ». 

Tout commence par un réveillon. Nous sommes le 31 décembre 1993 (et non le 15 juillet). À l’occasion des retrouvailles de leurs mères, Côme et Charlie vont faire connaissance. Le premier habite en Bretagne, la seconde à Paris. Le premier souffre de l’absence de son père, la seconde de sa mère qui ne l’aime pas : Charlie aurait dû s’appeler Charles. Ces quelques heures volées au temps cartographient des émotions naissantes, les font voyager à travers le temps, et sont le commencement d’un amour qui ne va ressembler à aucun autre. 

« C’est l’histoire d’un amour » raconte ces instants fondateurs, quand rien d’exceptionnel ne se passe vraiment, mais qui viennent tout bousculer. Isabelle Lagarrigue décortique ces moments fragiles de l’existence qui ont redessiné toutes les trajectoires. Ainsi, le roman observe le fil de cette relation au rythme de la vie qui passe, mais aussi combien certains liens influent nos choix. 

Ici, chaque parole, chaque silence, chaque geste ou occasion manquée trouve une place dans la toile silencieuse du destin. 

Grâce à une construction narrative originale qui alterne les époques, les voix de Charlie et de Côme qui se répondent sur plusieurs années, l’écrivaine interroge la mémoire affective et les souvenirs. Elle nous donne à voir des moments clés, ce qui semblait oublié, ce qui reste vivace et tout ce qui revient par effraction.

Dans ce portrait d’une génération écartelée entre rêve et réalité, « C’est l’histoire d’un amour » transporte son lecteur dans les doux souvenirs des années 90, à travers des objets, mais surtout à travers des répliques cinématographiques cultes : « Top Gun » y tient la dragée haute. Il s’agit du premier film que Côme et Charlie verront ensemble, et à ce titre, les répliques seront leur langage caché. 

Cette époque où le temps était tangible ravive nos mémoires : les bonnes vieilles lettres que l’on guettait, le téléphone parental dont on déroulait le cordon jusqu’à nos chambres. Les retrouvailles se faisaient « en vrai » et non en « clics ». L’amour était alors jeu de patience et d’attente. Les liens se mesuraient à la persistance et à l’assurance qu’à  un « moment précis, quelqu’un vous attend quelque part. » Que cette pensée est douce… 

Pourtant, l’adolescence passe, et la vie devient une question de choix. « C’est l’histoire d’un amour » prend alors de l’ampleur et devient ce que l’on choisit, ce que l’on fuit et ce que l’on porte. Charlie, tente de se construire sans l’amour maternel. Côme, plus stable, questionne sans arrêt ses choix. Le temps file. Mais jamais ils ne cessent de penser l’un à l’autre. Et chaque 31 décembre ou presque, ils se donnent des nouvelles. 

L’intime est ici vu comme une vérité universelle, et la construction singulière du roman, dont je ne vais rien vous révéler, le met en valeur. « C’est l’histoire d’un amour » a un grand pouvoir de résonance, car au-delà de l’histoire des deux protagonistes, chacun peut y trouver une part de lui-même laissée aux aléas du temps. Une histoire inachevée, un rêve qui ne s’est pas transformé en réalité, ou encore une existence que l’on n’a pas osé rejoindre à temps. Sans doute est-ce là ce qui parle à chacun de nous. La forme et le fond submergent par leur justesse. Une profonde tendresse ravive de sincères échos.

« Aimer de toutes ses forces était un équilibre entre se sentir sur le toit du monde et avoir envie de disparaître de la surface de la Terre. Me séparer de lui était la pire chose qu’il pouvait m’arriver. »

Je crois profondément aux âmes prédestinées, aux bifurcations que l’on est obligé de prendre parfois, et aux silences que l’on s’impose par gêne ou par faiblesse. J’aime l’idée de moments fondateurs dans une histoire, même les plus discrets ou les plus insignifiants, ceux qui nous permettent plus tard, de raconter nos histoires. « C’est l’histoire d’un amour » entre dans cette veine-là, et sa fin, m’amène à penser que la mémoire, ce que l’on construit ensemble, prend racine dans les premières secondes. 

Je nous souhaite à tous de connaître ou d’avoir connu ces instants suspendus, ces émotions vibrantes qui nous rendent si vivants, ces réminiscences faites de silences, de maladresses, de retrouvailles et de joies communicatives. Même dans l’absence, aimer c’est toujours aimer. Rien ni personne ne peut changer cela. 

Et n’oubliez pas : « Plus tard? Il n’y a pas de plus tard, car plus tard le café refroidit, plus tard il n’y a plus d’intérêt, plus tard il fait nuit, plus tard les enfants grandissent et plus tard il sera trop tard. Puis, on regrette de ne pas l’avoir fait avant, car plus tard, c’est bien souvent trop tard. »

Isabelle Lagarrigue réussit ici un roman fort troublant où la maturité émotionnelle sublime le texte. Nos amours laissent des traces dans la peau du temps et dans le secret de nos mémoires. Très beau roman. 

Editeur : Récamier

Sortie : 7 mai 2025

320 pages, 20,90 euros

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