Dans « Le bonheur national brut », François Roux mettait quatre jeunes hommes au cœur de la grande Histoire. Dans « Le souffle des femmes », il retrace le parcours de trois femmes issues de la même famille. Trois femmes, trois générations, sur une période qui s’étend sur une soixantaine d’années.
Louise a 17 ans en 1944. Elle fuit son village natal à l’heure de la libération, car ses parents anciens collaborateurs sont mis au ban de la société. Son destin va s’articuler autour de l’effort de reconstruction, notamment dans le secteur du bâtiment. En 1969, sa fille Rose prend son envol. La vie est plus douce qu’après-guerre, mais les femmes sont encore sous le joug de normes sociales et morales. Comme sa mère, Rose est une entrepreneuse dans l’âme. C’est dans le domaine du textile qu’elle va faire carrière. À l’aube de l’an 2000, Constance, fille de Rose, embrasse, elle aussi, sa carrière. C’est dans le domaine de la finance qu’elle a jeté son dévolu et dans lequel elle excelle.
François Roux, conteur inimitable des petites histoires dans la grande Histoire, nous livre le portrait de ces trois femmes, ancrées dans leur époque, et nous laisse entrevoir les avancées de la cause féminine, mais aussi tous les domaines où des combats restent à mener. Au fil des années, « Le souffle des femmes » s’affirme, s’impose et devient une flamme qui ne s’éteint pas.
Ce roman est une fresque intime et sociale autour des femmes et de leur héritage. Profondément centré sur des parcours de femmes, « Le souffle des femmes » s’enracine dans des contextes politiques et sociaux à travers le portrait de trois générations : l’après-guerre et la Libération, les années 70, et le début du XXIe siècle. Cela permet à l’auteur d’explorer les mutations majeures vécues dans la société par les femmes. Si leurs combats diffèrent, c’est toujours leurs voix que François Roux nous encourage à écouter. Chacune livre des batailles propres à son époque, mais l’écrivain s’intéresse autant à l’Histoire en marche, qu’à leurs histoires intimes. Comme pour « Le bonheur national brut » ou « La vie rêvée des hommes », ses romans s’intéressent d’abord, aux complexités des relations humaines, et ici aux liens qui se tissent d’une génération à une autre. La façon dont les femmes construisent leur identité au fil du temps constitue le cœur du roman.
Car, dans « Le souffle des femmes », la notion de transmission familiale est le fil rouge du récit. Ce « passage de témoin » d’une génération à l’autre comporte moult composantes, des récits tronqués, des vérités angélisées, et des souvenirs déformés. La famille (et l’esprit de famille qui en découle) a tendance à devenir un mythe plus qu’une vérité. Chaque fille reçoit de sa mère un nom, mais hérite également d’un imaginaire familial qui se construit au gré du temps, susceptible aussi de se déconstruire. Cette chaîne invisible qui relie Louise, Rose et Constance n’est composée que de ce que chacune a bien voulu transmettre, en dissimulant parfois des récits incomplets ou des vérités dérangeantes. Ainsi, les silences, les non-dits, et les blessures s’installent, se transmettent et, malheureusement, se reproduisent, consciemment ou non.
Comment chaque femme se construit-elle dans cette chaîne invisible qui les relie dans une même lignée ? Il a ce que l’on rejette avec force, ce que l’on peut tolérer, les schémas que l’on reproduit. Les filles reçoivent les anecdotes que l’on a bien voulu leur transmettre et se construisent sur ces bases-là, par opposition ou par mimétisme. Par exemple, Louise, Rose et Constante ont toutes trois un métier accaparant, en temps et en efforts parce qu’elles sont éprises de liberté. Pourtant, les marques d’affection, de tendresse restent terriblement difficiles à extérioriser. Il est plus « naturel » de pointer les défauts de sa mère que d’apprécier ses qualités. Certes, l’amour circule, mais il est enfermé entre des murs érigés difficiles à abattre. Il est parfois maladroit, mais il est présent.
Mais, si, dans « Le souffle des femmes », on retrouve des tensions et des malentendus, on y décèle également une profonde tendresse et une belle empathie. François Roux ne fustige pas les mères (basta « c’est toujours la faute de la mère ») ni ne sanctifie les filles. Il démontre, comment, chacune, ancrée dans son époque et ses contraintes, a fait du mieux possible avec les contraintes qu’elle avait. Ce qui est mis en lumière ici c’est la difficulté de cette transmission qui est tout sauf une science exacte. Une génération peut être tentée de vouloir se libérer à tout prix des schémas de celle qui l’a précédée, tout en les reproduisant ! L’héritage est autant un enracinement qu’une entrave.
Mais François Roux ne s’arrête pas là. Il ouvre une voie vers une autre forme de transmission : celle qui est délibérée. C’est particulièrement visible avec le personnage de Constance. Lorsque l’on ose regarder le passé en face, l’interroger, et que l’on accepte de dénouer les fils de l’histoire familiale, il devient possible d’en changer la trajectoire et de « purifier » les douleurs que l’on porte en soi sans le savoir. Il ne s’agit plus alors de répétition, mais de transformation. Ainsi, la relation mère-fille peut s’apaiser, s’engager dans une forme de lucidité. « Le souffle des femmes » montre qu’en confrontant nos vérités, il est possible de métamorphoser une relation mère-fille.
Je suis passionnée de psychogénéalogie depuis de nombreuses années et ce thème de la transmission me hante. Plus qu’un moteur narratif, « Le souffle des femmes » contient des clés. C’est le genre de roman à relire tant les axes de réflexion proposés sont nombreux et riches. Je suis intimement persuadée que je porte une douleur qui n’est pas la mienne et sur laquelle je n’ai pas encore réussi à mettre le doigt. Pour tenter de rompre ce cercle vicieux, j’ai raconté toute mon histoire personnelle à mes filles sans jamais rien leur cacher. Autant vous dire que, si vous êtes dans une situation similaire, « Le souffle des femmes » va vous parler, car il est primordial de donner un sens à l’héritage émotionnel reçu.
Au-delà de cette thématique déjà forte, « Le souffle des femmes » dépeint des personnages féminins puissants, et profondément humains. Malgré leurs imperfections, leurs contradictions, leurs efforts pour rester dignes, leur volonté de faire valoir leurs droits d’aimer, de résister et d’être libres, Louise, Rose et Constance sont des personnages que l’on aime passionnément. Bien que romanesques, elles sont nos mères, nos sœurs, nos filles, nos amies dans la vie réelle. Elles font avancer les mentalités, sont prêtes à conquérir le monde et rappellent que les combats d’hier sont encore ceux d’aujourd’hui et seront ceux de demain. (il n’y a qu’à regarder ce qui se passe dans le monde actuellement pour en prendre conscience…)
« Le souffle des femmes » est donc à la fois intime et universel, mais aussi profondément féministe. La détermination des femmes n’a aucune limite, qu’elle soit silencieuse ou sonore : rien ne pourra entraver leur ténacité à prendre leur place. La parole des femmes est ici valorisée, entendue et mise à l’honneur et rappelle combien les femmes ont participé aux grands changements de notre histoire. Elles sont aussi un élément non négligeable de progrès et d’avancée des mentalités. Ce sont des forces vives.
Les romans de François Roux sont toujours vibrants, et je ne sais s’il mesure à quel point ses textes laissent des traces dans le coeur de ses lecteurs. J’aime sa façon d’écouter le bruissement du monde et de le retranscrire. J’aime combien il prête attention à ce que des vies ordinaires ont à dire d’extraordinaire. Il possède la pudeur des témoins qui racontent le vivant, avec émotion et humanité, bienveillance et lucidité. Il reste fidèle à l’humain, dans ses faiblesses et ses forces, livre ses fragilités et ses combats, ses résistances et ses élans. Il nous donne des clés pour entendre le monde et exhumer les trésors que nous portons en nous. « Le souffle des femmes » est une ode à la parole et à la vérité. Je l’ai follement aimé !
Editeur : Éditions du Rocher
Sortie : 2 avril 2025
512 pages, 21,90 euros.
LA VIE RÊVÉE DES HOMMES, François Roux – Albin Michel, sortie le 2 Juin 2021.

