Il sait décrire la musique comme personne, alors quoi de plus logique que de donner le tempo dès le titre ? Au-delà d’une phrase de la Marseillaise, « Qu’un sang impur » pourrait être une métaphore de notre société, système fatigué et gangréné par ses propres excès… Il contient également une charge dramatique forte, un arrière-goût de lutte, de guerre et d’effondrement. Michaël Mention est de retour avec un roman dérangeant et saisissant où le roman noir social se mélange à des visions post-apocalyptiques. « Qu’un sang impur » décrit un monde au bord de l’implosion où les tensions sociales et politiques dynamitent l’équilibre très fragilisé du « vivre ensemble ».
« Mondialisation.Précarité. Covid. Attentats. Repli communautaire. Jul.Réchauffement climatique. Ukraine et cette guerre qui n’en finit pas. Drôle d’époque où des starlettes du Net vendent l’eau de leur bain 5000 balles tandis que des agriculteurs crèvent la dalle en bossant 20 heures/24. » Michaël Mention est presque autant en colère que moi, « Qu’un sang impur » abreuve nos sillons et qu’on en finisse !
C’est ce qu’expérimente son personnage principal, Matt. Une bière en terrasse, une cigarette, « Un jour comme un autre » pour ce banquier qui se détend avant de rentrer chez lui. Stevie Wonder et son « As » dans les oreilles, avant une onde de choc qui secoue toute la capitale. Panique. Mouvements de foule. Transports pris d’assaut. Alors que les médias vacillent, les réseaux sociaux prennent le relais et s’emballent, X et TikTok en tête : un volcan ? Une centrale nucléaire ? Un attentat ? Ce mystérieux incident devient le chef d’orchestre d’un opéra version black métal. Un énorme séisme est à l’œuvre.
Rentrer. Retrouver les siens. Improviser et s’adapter. Rien ne peut faire taire « cette force primitive qui unit les êtres face au tragique. » Le Mention est cynique, mais Matt compose entre un certain optimisme « On va gérer », et une jouissance machiavélique « Matt est traversé par un frisson d’exaltation à l’idée que cette planète Uber/Amazon/Tinder crève enfin ». Qui n’aurait pas envie que tout ce cirque explose ?
La suite est une symphonie dont le vibrato s’amplifie progressivement. « Qu’un sang impur » plonge le lecteur dans le chaos du monde contemporain et capte l’air du temps. Pour affronter la tempête, il faut se résigner au fameux « vivre ensemble », cette belle et grande illusion bien empaquetée, ce mantra à la mode qu’on nous sert à toutes les sauces comme si le seul fait de le dire avait le pouvoir de le faire devenir réalité. Respect de l’autre. Abolition des différences. Bienveillance. De jolis concepts… « vivre ensemble » c’est surtout supporter les autres sans les dévorer tout cru. Parce qu’au fond, vivre ensemble ne veut pas dire s’apprécier ou s’aimer, mais simplement éviter de s’entretuer. Allez, « Dernier apéro avant la fin du monde. » Il ne faut jamais négliger le pouvoir de l’apéro…
Dans l’immeuble où vit Matt, plusieurs familles et différentes cultures se côtoient. Face à l’adversité, le « chacun chez soi » laisse place à une mutualisation des ressources et à une création de liens. La galerie des personnages est hétéroclite et met en lumière le fait que la différence peut devenir une force. L’humanité se décline de plusieurs façons, mais une idée prédomine : tous différents, mais tous ensemble. Aucun protagoniste n’est négligé dans « Qu’un sang impur » et chacun apporte sa pierre à l’édifice. On sent les intentions de l’auteur : la « beauté » de l’espèce humaine réside dans sa diversité, et ses nuances. L’espoir est tapi en chacune de ces âmes fatiguées, mais il existe, à condition de savoir s’écouter et ne pas se diviser.
C’est sans doute le roman le plus critique de Michaël Mention, le plus lesté de « trop plein », une radiographie d’un système qui a atteint ses limites. Méfiance envers les institutions, facture sociale grandissante, pouvoir de la désinformation, capitalisme à outrance. À travers les errances de Matt, on prend le chemin d’une déconstruction progressive de l’ordre établi. Il y a une jubilation absolue dans le fait de « dire tout haut » et de laisser les filtres au vestiaire. Contre la dictature du politiquement correct qui ne dure qu’un temps, la petite rébellion quotidienne est d’envoyer la vérité toute nue en pleine face.
Mais « Qu’un sang impur » est aussi le reflet d’un auteur qui change de « genre », qui s’éclate et qui prend des risques. Enfin, un peu de courage littéraire ! Enfin, un peu d’audace et d’humour noir ! Enfin, une 4e de couverture qui ne laisse rien présager de ce que nous réserve Docteur Michaël et Mister Mention ! Si j’avais dû parier sur la direction prise, jamais je n’aurais envisagé ce virage-là. Le plaisir de lecture s’en est vu décuplé tant la surprise est de taille !
L’écriture de Michaël Mention est toujours aussi musicale et c’est sans doute le trait qui m’impressionne le plus et que j’affectionne particulièrement. Je sais qu’avec lui, j’ai des choses à découvrir dans le domaine musical, et je me plie chaque fois à l’exercice d’écoute de sa playlist. L’association écriture/musique est d’une efficacité redoutable. Il fait vibrer les mots en alternant phrases courtes et envolées plus lyriques, transmettant ainsi l’urgence palpable de certaines situations ou créant des moments d’introspection qui éclairent l’état d’esprit des personnages. Les dialogues sont toujours percutants, il n’y a pas de « remplissage », les descriptions servent à asseoir l’atmosphère et à amplifier le climat anxiogène. Tout est profondément cinématographique, la bande-son a autant d’importance que l’image. C’est l’univers Mention.
Malgré la noirceur, les critiques acides envers notre société, « Qu’un sang impur » est d’une profonde humanité. Il n’est pas question de faire monter l’angoisse pour divertir, c’est une vraie réflexion sur notre époque, sur ses travers, certes, mais aussi sur notre capacité à nous rassembler, à faire corps et à faire front. La solidarité peut prendre le dessus, il n’appartient qu’à nous de le décider en éliminant les éléments exogènes qui faussent notre jugement (c’est-à-dire tout ce qui vient des réseaux, des médias, des politiques).
Peut-on encore croire en la solidarité quand l’instinct de survie prend le dessus ? Chaque personnage du roman nous renvoie à une part de nous-mêmes : le chaos extérieur devient le reflet du chaos intérieur. Le solide ancrage dans notre époque, l’utilisation d’évènements passés de notre histoire commune rend le roman pleinement crédible. Il n’est donc pas vain d’espérer. Ensemble, on peut être médiocres et lamentables, mais on peut aussi être unis et solidaires. Il y a donc de l’espoir dans « Qu’un sang impur ». Il arrive sur la pointe des pieds, aux lueurs de l’aube, mais il est bien présent.
Michaël Mention fait partie de ces auteurs qui ont une patte, un univers, une musicalité graphique. J’aime cette originalité, j’aime ce temps de latence entre caresse sensible et uppercut irrépressible : la phrase d’après n’est jamais celle que l’on attend. Sans doute est-ce le propre des grands écrivains, ces passeurs d’émotions qui créent des ponts entre réel et imagination en nous invitant toujours à l’introspection.
Bande-son à écouter durant la lecture de cette chronique : « Hammer smashed face ».
Editeur : Belfond
Sortie : 6 mars 2025
336 pages, 20 euros
Chronique : LES GENTILS, Michaël Mention – Belfond, paru le 2 février 2023.
Belle chronique engagée ! Comme tu le dis, Mention a des choses à dire, ça n’empêche pas de raconter des histoires et faire vibrer des personnages. Et tu as raison, l’une des leçons à retenir c’est : il ne faut jamais négliger le pouvoir de l’apéro 😉
Apééééroooo, et tournée générale. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Il est dans ma wish ! J’espère l’apprécier autant que toi et Yvan 😉
Comme toujours, une chronique qui met merveilleusement en lumière le roman. Tu sais, je ne l’ai encore jamais lu, mais celui-ci me dit davantage que « Les gentils », que j’ai dans ma liste d’envies.
Tu verras, il envoie !!
Je l’espère aussi 😉
Tchin-tchin 🥂
Ah l’apéro !!! C’est sacré 😉
À la tienne 🥂
C’est effectivement un très bon livre. Que ce soit dans le sujet, la construction ou le traitement ! Les sujets sont variés sans être lourds. Bref de la bonne came avec un bon apéro :-p