Site icon Aude Bouquine

Il était une femme étrange, David Lelait-Helo.

Il était une femme étrange de David Lelait-Helo Bilan lecture février 2025

Sous l’arbre imposant d’Amapolas où se chuchotent des histoires et des légendes de tous horizons, et où les ombres s’étirent au rythme des souvenirs jusque tard dans la nuit, se chuchote « Il était une femme étrange », l’histoire de María Dolores Pinta de las Aguas Dulces, la reine des cendres. L’heure est venue d’une valse littéraire où David Lelait-Helo nous plonge dans un récit où la vie et la mort, la poésie et la tragédie se côtoient et s’entremêlent. Vous sentez cette brise mystérieuse qui va vous emporter au coeur de l’existence stupéfiante de cette femme ?

Par la voix d’Eusebio, jeune thanatopracteur par le passé et aujourd’hui conteur de génie, María Dolores apparaît au rythme de ses souvenirs et se déploie dans sa beauté troublante. Son portrait commence par la vie qui l’a quittée, alors qu’elle était « d’une beauté ancienne et effarante ». Le lecteur se transpose en ces lieux, là où règne une atmosphère qui flirte entre tableau baroque et sensualité propre aux poètes. « Il était une femme étrange » le plonge alors dans une atmosphère singulière où tous ses sens sont aux aguets, et où l’art sous toutes ses formes l’envahit.

Histoire d’une métamorphose, « Il était une femme étrange » narre un destin inédit. Née dans un corps de garçon, María Dolores décide pourtant de se forger sa propre identité au rythme de luttes internes constantes et de batailles extérieures douloureuses. Peu lui importe les attentes sociales ou les normes, elle se nourrit du rejet, de l’indifférence et de sa différence. Peu lui importe que sa propre mère lui préfère sa jumelle, elle cultive les fêlures qui font sa beauté. Ce faisant, elle inspire la résilience à toutes les âmes brisées par leurs différences. 

L’écrivain du magnifique « Poussière d’homme » ou du dérangeant « Je suis la maman du bourreau» ne campe pas sur ses acquis. Ses univers sont hétéroclites, sa plume est l’élégance même. « Il était une femme étrange » est un joyau qu’il convient de savourer tant le phrasé est ciselé pour mieux inviter à la rêverie. En alternant les voix d’Eusebio et de María Dolores, la narration chorale s’envole en se frottant tantôt à la magie du conte, tantôt au réalisme d’une existence. Entre pragmatisme du conteur et envolées lyriques de María, le lecteur ébaubi savoure la profondeur émotionnelle qui lui est ainsi offerte. Le réalisme magique qui se mélange alors à la tragédie humaine vient frapper en plein coeur le lecteur avide de sensations fortes. 

Dans ce petit village d’Amérique latine aux traditions ancestrales, l’heure est à l’odyssée de l’intime. Les confidences d’Eusebio placent le lecteur dans un rôle de spectateur qui assiste à des empoignades d’amour et de haine si profondément humaines. Ces histoires chuchotées se transmettront aux générations suivantes, de bouche à oreille, et l’on rêvera encore collectivement des couleurs de ce récit. Amapolas, ma douce, viens encore me glisser dans le creux de l’oreille tes légendes mythiques.  

Mais au-delà de la dimension narrative, « Il était une femme étrange» pose des questions fondamentales : qu’est-ce qu’être soi ? Comment l’amour, ou son absence, peut-il façonner nos vies ? En dépit des épreuves, María Dolores incarne cette volonté farouche et exhalée de se définir par soi-même. Dans un contexte plus actuel, et aux quatre coins du monde, le roman fait écho à des débats houleux pour une reconnaissance des diversités de genre. A-t-on encore la liberté de choisir qui l’on souhaite être ? « Il était une femme étrange» participe au débat en choisissant l’angle de la poésie et de la littérature.

Ainsi, le temps est infini, la quête devient éternelle et universelle. Les barrières des époques tombent. Les luttes internes se partagent et celles des uns deviennent celles des autres. L’axe des temps n’a plus lieu d’être, la différence entre les peuples tombe, les habitants du monde respirent dans un seul et même souffle. Et quand tout disparaît, le coeur du monde bat encore à l’unisson. Imaginez : plus d’injonctions sociales, plus d’attentes familiales, plus de tensions polluantes. Il ne resterait que le désir de vivre, d’aimer et d’être aimé, et d’exister pour soi. Soit tout le contraire de notre monde actuel. C’est en cela que « Il était une femme étrange» questionne le vivant. Métaphore des luttes individuelles, le roman met en lumière la reconnaissance de la différence et le droit d’être soi. L’affirmation de soi est souvent le combat de toute une vie, concevons un instant qu’il ne le soit pas…

« Il était une femme étrange» est une invitation à plonger au cœur de l’âme humaine, mais offre aussi une réflexion intemporelle sur qui nous sommes et qui nous voudrions être. David Lelait-Helo vous convie à écouter le pouls du monde, sous l’arbre d’Amapolas, par les voix d’Eusebio et de María. Sa façon de raconter est délicate, élégante et poétique. Venez vous asseoir.

Sortie : 9 janvier 2025

Editeur : Héloïse d’Ormesson

176 pages, 18 euros

Chronique de : JE SUIS LA MAMAN DU BOURREAU

D’autres avis sur le roman – Babelio –

Quitter la version mobile
Aller à la barre d’outils