Site icon Aude Bouquine

Les influentes, Adèle Bréau.

les influentes d'Adèle Bréau

Dans «Les influentes», Adèle Bréau décortique l’univers où la mode, reflet impitoyable des ambitions et des failles humaines, et révèle la comédie sociale qui se joue en coulisses. Ce roman choral met en scène Anne et Blanche, deux femmes aux trajectoires opposées, mais intimement liées par un thème central : la soif de reconnaissance. S’ajoute à ce duo, une troisième petite jeunette au prénom savoureux, ambitieuse dans l’âme, et qui compte elle aussi se lancer dans le « game ». Trois femmes, trois trajectoires, un même univers de soie et de sequins pour briller et sublimer le quotidien. 

Dès le prologue, Adèle Bréau peint un tableau onirique et ironique d’un défilé de mode, où l’élitisme côtoie une certaine vacuité. Il faut dire qu’elle en connaît un rayon. Directrice de la mode pour le magazine Gala, elle raconte la mode, les défilés, montre les silhouettes « so fashionable », décortiquent les événements drôles ou plus sérieux sur son compte Instagram si « trendy» and « so chic » ! «Les influentes» est né d’une expérience personnelle lors d’un défilé, où, assise au deuxième rang, elle a assisté, médusée, à l’entrée en scène des influenceuses placées au premier rang. Oui, l’influence a changé « le game » dans tous les domaines, on ne cessera de le répéter ! 

À la cour des fashionistas, être placée en première ligne est un trophée pour lequel on se bat bec et ongles. À ce jeu, et dans ce décor luxueux où les esprits s’échauffent, Blanche de Rochefort, redoutable rédactrice en chef d’un magazine de mode emblématique, incarne la quintessence de ce milieu où le paraître semble primer sur l’être. Fascinante de complexité, à la fois tyrannique et vulnérable, Blanche est obsédée par le fait de de maintenir la supériorité de son magazine face à l’émergence des influenceurs et des nouveaux médias digitaux. Elle fait partie de ce cercle dans lequel «Les influentes» ont toute leur place. Cependant, pour rester au sommet de cette pyramide sociale, il y a un prix à payer… Sous son vernis sophistiqué, Blanche cache une profonde solitude et des névroses de plus en plus difficiles à dissimuler : obsession de la perfection, excellence à tout prix, et reconnaissance absolue, dans la sphère privée et professionnelle. 

À l’opposé, il y a Anne, qui a été, pour moi, le cœur battant du roman. Mariée, mère de trois enfants, elle bataille contre l’effacement de soi dans le rôle de la mère parfaite. Sa métamorphose commence par une simple activité de loisir, la couture, où elle imagine et crée des vêtements. Lorsqu’une de ses créations est portée par Beyoncé, Anne se retrouve sous les feux de la rampe. Cette notoriété éclair, qui va bouleverser son quotidien, illustre parfaitement la portée des réseaux sociaux. Ils permettent à une femme ordinaire de rentrer dans le cercle des «influentes » en touchant un public international. Réaliser ses rêves et toucher les étoiles peut créer quelques remous. Anne va s’interroger sur l’authenticité des relations, la protection de la vie privée versus les attentes de ses abonnées, qui, tels des piranhas, veulent tout dévorer… 

Dans ce tableau où les deux jeunes femmes s’accrochent à leurs rêves, la jeune Myrtille fait figure d’électron libre. Talentueuse, elle a une vision claire et décomplexée de l’avenir : il passera par les réseaux sociaux ou ne passera pas ! C’est la voix du renouveau. Elle ose proposer des collaborations avec des influenceuses, est à l’affût des tendances sur les réseaux et croit profondément au pouvoir du digital. Elle va devenir un rouage essentiel dans cet univers où «Les influentes» incarnent aussi un fossé générationnel. Car, sa jeunesse et son audace redéfinissent les règles du jeu. 

En sus de la mode, un autre thème central du roman «Les influentes» met en lumière le conflit permanent entre la sphère privée et la sphère publique. Anne et Blanche naviguent dans des mondes radicalement différents, mais toutes deux se heurtent à cette tension. Anne doit concilier son rôle de mère avec son statut naissant de créatrice reconnue, tandis que Blanche se débat avec les apparences qu’elle doit maintenir en tant que figure d’autorité. Les scènes où Anne croule sous les notifications Instagram tout en jonglant avec ses obligations familiales sont d’une étonnante réalité : sur les réseaux, il est difficile d’imaginer ce qui va faire le buzz. A contrario, Myrtille est comme un poisson dans l’eau. Elle maîtrise parfaitement le sujet du « où, quand, comment ».

Ainsi, Adèle Bréau montre, sous différents prismes, que le prix de la visibilité peut être émotionnellement aussi excitant qu’exorbitant.

Sous son allure de comédie sociale, «Les influentes» offre une critique acerbe des attentes imposées aux femmes. Que ce soit dans le milieu de la mode ou dans celui de la famille, les personnages féminins sont constamment confrontés à des standards suffocants et souvent inatteignables. La métamorphose d’Anne et les contradictions de Blanche illustrent la pression systémique qui pèse sur les épaules des femmes modernes. 

Enfin, le roman pose une question essentielle : à quel moment la quête de validation extérieure devient-elle aliénante ? En explorant ce sujet, Adèle Bréau parvient à capturer l’esprit d’une époque où les écrans sont devenus des miroirs d’un soi parfois difficile à reconnaître.

«Les influentes» est un roman qui charme par ses personnages autant qu’il questionne sur ses thématiques de société. Grâce à sa plume tantôt amusée, tantôt sérieuse et son regard acéré, Adèle Bréau invite le lecteur à s’interroger sur les dynamiques de pouvoir, de reconnaissance et de liberté individuelle. Passionné de mode ou simple observateur de notre société hyperconnectée, ce roman vous fera passer un agréable roman. Oui, vous entendrez la sonnerie du téléphone d’Andrea harcelée par Miranda (si vous n’avez pas la réf, « Le diable s’habille en Prada »).

J’ai toujours beaucoup de plaisir à lire les romans d’Adèle Bréau qui proposent soit une vision de la société à un instant T, soit différents cycles dans lesquels naviguent ses personnages. La trilogie « La cour des grandes », « Les jeux de garçons », « Les devoirs de vacances » dit tellement de choses sur le couple et l’amitié. « L’odeur de la colle en pot » ou « L’heure des femmes » apportent un éclairage sur des époques différentes. Mais, la jeune femme, la sœur, l’amie, la femme restent immanquablement le point d’ancrage de ses romans. 

Au delà de la mode et des réseaux sociaux, «Les influentes» invite à une réflexion piquante sur les contradictions de notre époque, où la quête d’existence à l’extérieur s’entrechoque avec des aspirations profondes d’authenticité et d’équilibre personnel. Adèle Bréau dépeint ces trajectoires féminines complexes qui naviguent entre vulnérabilité et ambition, dans un univers où les faux-semblants sont à la fois une arme et un fardeau. Nos mutations contemporaines continuent d’inspirer bien des auteurs. La mode, comme chaque domaine, peut agir comme un vecteur d’aliénation, ou comme une planche de salut. À nous de trouver le juste milieu….

Chronique : L’HEURE DES FEMMES, Adèle Bréau

Suivre Adèle Bréau sur Instagram

 

Quitter la version mobile
Aller à la barre d’outils