Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Nos vies en l'air de Manon Fargetton

J’ai découvert Manon Fargetton pour la première fois en août 2021 avec son roman « Tout ce que dit Manon est vrai » qui avait été un véritable choc littéraire. Depuis, je m’intéresse de très près à ce qu’elle écrit. Écouter « Nos vies en l’air » au format audio juste avant de visionner la série programmée sur France 2 faisait donc sens, passionnée que je suis par la fiction française. 

Dans «Nos vies en l’air», Manon Fargetton nous entraîne dans une nuit étrange et bouleversante, une nuit suspendue entre deux souffles, entre deux âmes adolescentes écorchées vives. En équilibre précaire, au bord du vide, Mina et Océan trouvent chacun, dans le regard de l’autre, un miroir sombre et un reflet de ses propres douleurs indicibles. Ils sont deux inconnus, réunis sur le toit d’un immeuble parisien, prêts à se laisser happer par l’abîme, chacun pour des raisons aussi tragiques qu’inavouables.

Manon Fargetton capte cette étrange mélancolie adolescente, faite de désillusion et d’espoir fragile, comme une étoile vacillante dans l’obscurité. Souvenez-vous de cette période difficile à appréhender où il est si ardu de trouver sa place dans un monde dont on connaît à peine les codes. «Nos vies en l’air» avec ses dialogues ciselés, trahissent la brutalité qui fait écho à l’angoisse de leurs âmes, et chaque mot résonne dans le silence de cette nuit parisienne, comme un aveu voilé. Paris devient alors un théâtre d’ombres où chaque lieu devient une opportunité de défis macabres et de paris dangereux. L’ambiance se fait oppressante, à mesure que Mina et Océan se livrent à leurs jeux de vérités, dévoilant les blessures et les fêlures cachées sous leurs armures de cynisme et de rage. 

Mina, marquée par le harcèlement scolaire suivi de jugements et de commentaires abjects sur les réseaux sociaux, cherche désespérément une échappatoire au poids de la honte et des moqueries qui la hantent. Océan, lui, issu d’une famille privilégiée où il pense faire figure de « jamais assez bien », porte la nonchalance et le mépris d’un garçon qui semble avoir abandonné le monde avant même de l’avoir apprivoisé. Ensemble, ils partagent une nuit qui commence par le désir d’en finir, se poursuit comme un acte de défi face à l’existence elle-même, pour apparaître comme une trêve, une parenthèse hors du temps.

«Nos vies en l’air» est un récit sombre, fait de silences lourds et de regards évités, de vérités balancées sans filtre, où l’intimité de fortune flirte avec le désespoir. La beauté du roman réside dans cette tension, ce fil ténu entre la vie et la mort, l’espoir et la résignation. Chaque pas qu’ils font dans la nuit est une danse fragile avec le vide et le danger. Ils sont face à face avec leurs peurs, leurs secrets, mais espèrent peut-être intérieurement, une lumière ténue à l’horizon de l’aube.

C’est une histoire qui s’invite dans les méandres de l’adolescence, là où les mots sont des armes, où les âmes vacillent, et où les nuits sont des abîmes. Manon Fargetton nous livre ici une œuvre très émouvante où le malaise adolescent prend parfois une teinte onirique, comme une longue chute au ralenti, un souffle suspendu dans le noir. «Nos vies en l’air», nos vies suspendues sur le pont de l’avenir , où enjamber le parapet vers la vie d’adulte semble infaisable et inenvisageable. 

Dans la version audio de «Nos vies en l’air», ManonFargetton incarne la voix de Mina et je dois dire que j’ai été ravie de la découvrir dans cet exercice. Le ton qu’elle donne à son personnage adolescent est absolument parfait de réalisme. Elle retranscrit à la fois dans ses paroles, dans ses traits d’humour noir, mais aussi dans ses silences ce que j’ai moi-même pu ressentir à cet âge-là. La voix d’Océan est incarnée par Gabriel Bismuth-Bienaimé qui excelle dans le rôle de ce gosse de riche, qui se fout de tout, sarcastique à souhait. Leur duo brille de réalisme, pour retranscrire cet état de désespoir, de non-compréhension du monde, d’impossibilité à trouver sa place.

Entre solitude et mal-être adolescent, harcèlement et cruauté sociale, impact des réseaux sociaux, besoin d’appartenance et contraste entre les attentes adolescentes et la réalité, «Nos vies en l’air» met en lumière le malaise adolescent. Selon un article du Point du 5 février 2024 : En 2017, 4,6 % des 18-24 ans interrogés confiaient avoir eu des pensées suicidaires. Ils étaient 7,4 % en 2020. Le roman de Manon Fargetton capte cette réalité avec intensité, en plongeant au cœur de cette souffrance invisible. À travers les personnages de Mina et Océan, elle illustre la fragilité de cette tranche d’âge où chaque regard et chaque jugement peut peser lourd. «Nos vies en l’air» devient ainsi un miroir (et une main) tendu vers une génération en quête de sens, de reconnaissance et d’une place dans un monde où ils peinent à se retrouver.

Publié chez Rageot le 9 janvier 2019 – 192 pages

Version audio le 23 octobre 2024 – 4h06 d’écoute

Série télé à visionner sur France 2, 8 épisodes

TOUT CE QUE DIT MANON EST VRAI, Manon Fargetton – Pocket, paru le 29 juin 2023.

Nos vies en l’air, la série, trailer et épisodes

4 réflexions sur “Nos vies en l’air, Manon Fargetton.

  1. Yvan dit :

    un sujet dont il faut clairement s’emparer, le genre de livre qui peut aider à ça

  2. Aude Bouquine dit :

    Tout à fait

  3. laplumedelulu dit :

    Il faut VRAIMENT ÉRADIQUER cette chose. Très belle chronique encore une fois. Merci à toi 🙏 😘

  4. Une thématique essentielle dont il ne faudrait jamais cesser de parler.

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